Les Échos de la Terreur de Jean-Clément Martin pour le corps enseignant

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Mise en garde : « L’écho de la Terreur résonne encore. C’est à son aune que l’on examine toute l’histoire du monde, que l’on condamne ordinairement les utopies et les totalitarismes, que l’on pèse les choix politiques, que l’on met en balance l’usage de la violence d’État et le progrès escompté. »

Principe actif : « L’invention de la Terreur » (« Effacement d’une prise de pouvoir en construisant un mythe, celui de la Révolution sanguinaire et du Robespierre terroriste, qui est placé en avant afin que nul n’aille voir derrière ce théâtre d’ombres ce qui s’est effectivement passé »).

Fréquence d’administration : régulière. Ne pas se limiter au bicentenaire.

Jean-Clément Martin, Les Echos de la Terreur, Belin, 2018J’avais déplié non sans mal la notice dense du médicament que je venais de recevoir, Les Échos de la Terreur. Verités sur un mensonge d’État (1794-2001), produit par Jean-Clément Martin (laboratoire Belin). Le médicament avait donc une composition robespierriste très en vue en ce moment chez les chimistes de l’Histoire [1]. Je m’apprêtais à en détailler la posologie à J.-L. M., mon patient du jour, victime d’une crise égo-maniaque spectaculaire, qui avait culminé dans un accès de glottophobie tellement aigu qu’il tourna presque de l’œil lorsque je lui dis, pourtant rassurante : « Né fou z-en faiteuh pas, nous afons lé moyens dé fous faire soiguener ». Je m’inquiétais également de la propension de notre malade à s’exprimer dans un registre de décibels que le Dr. P trouverait sans nul doute intolérable quand, soudain, le Dr. R, que je n’entends jamais arriver, fit une irruption d’opérette dans mon cabinet, me signalant qu’Hilde – cette dernière m’avait autorisé cette familiarité par accointance germanique – venait d’avoir une admission problématique aux urgences.

Trop heureuse de pouvoir échapper à mon encombrant patient dont je ne trouvais finalement pas l’état si grave, je me rendis précipitamment – c’est-à-dire un peu plus rapidement que si je marchais à reculons – aux urgences. J’y trouvai un corps, immense, qui m’apparut immédiatement fort mal en point. C’était le corps enseignant.

Fine observatrice et connaisseuse de la cartographie du corps humain, je n’avais en sus pas manqué de noter que de ce corps-là, on ne voyait pas la tête. Elle n’avait en fait pas pu franchir le seuil de la première salle des urgences et était restée coincée de l’autre côté, dans le couloir. J’entrepris donc de faire le tour évidemment et compris immédiatement l’origine du mal : une hydrocéphalie aigüe, doublée d’une encéphalite avec ça ! La tête du corps enseignant était ridiculement grosse et grossissait encore à vue d’œil. Cette tête était visiblement bien pleine, à défaut d’être bien faite (elle était à cet instant bien dégarnie), pleine de réformes et d’injonctions sisyphéennes – très répandues au demeurant vers la Grenelle, d’où venait notre patient.

Le corps en souffrance ne pouvait, littéralement, plus la supporter, cette tête. Il essayait pourtant, depuis bien longtemps, mais l’endurance ne suffisait plus. Et puis il devait également affronter les agressions extérieures, les coupures de budget, les carences en moyens humains ainsi que l’augmentation inquiétante des anti-corps enseignant. Il ployait sur ce qu’on lui avait mis sur le dos, qu’il avait courbé. Il devait former, noble tâche, les Citoyens.

Je replonge dans ma notice : « Rivarol accuse le “rêve d’un peuple philosophe” qui aurait conduit à cette anarchie sanglante [de la Terreur…] Il estime que [Les Lumières] auraient dû rester circonscrites au petit nombre de personnes capables de les apprécier. » Et ce corps, tout seul, surtout seul contre tou.te.s ou du moins contre beaucoup, il devait le faire augmenter, ce « petit nombre » ? Pis encore, il devait assumer l’échec annoncé de l’entreprise qu’on lui avait confiée ? Je me penchai de nouveau sur la composition de mon médicament : « … placé en avant afin que nul n’aille voir derrière ce théâtre d’ombres… » Hum hum, marmonnai-je. La maladie et les infections étaient donc déjà si avancées que le corps que j’avais devant les yeux s’était animalisé. Il s’approchait maintenant du bouc. Émissaire, le bouc. Ou du rat. Parasite et nuisible. Ce symptôme grave est largement détaillé dans la notice : l’« animalisation » et la « bestialisation des adversaires » étaient déjà fréquentes au XVIIIe siècle, Danton, Marat et, tenez, Robespierre n’en furent pas les dernières victimes. « La confusion entre l’homme et l’animal perm[it] donc de sortir la Terreur de la société politique des hommes ». Le corps enseignant serait donc devenu l’adversaire du corps social voire du corps humain ? Mais comment régler cette aporie sanitaire ? Par le corps-à-corps ?

En outre, largement féminisé, donc toujours en gestation, il devait également supporter la charge de la stigmatisation, qui était lourde, comme elle le fut aussi au XVIIIe siècle, quand les femmes révolutionnaires furent décrites comme des « lécheuses de guillotine ». Le symptôme ici est moins révélateur d’une souffrance de notre patient que de celle de son environnement, pour ne pas écrire entourage. « Une crise de plaisir », peut-être ? Nous le traiterons plus tard.

J’envisageai, pour soulager le corps, une approche thérapeutique un peu radicale, inscrite dans la notice, mais qui, comme celle-ci le détaillait de manière fort érudite, pouvait avoir des effets secondaires dévastateurs dans la réaction qu’y opposeraient les agents infectieux, comme Tallien inventant la Terreur après le 9 Thermidor.

Pour le romantique, était-il écrit, « la Terreur se réduit à l’opposition entre la ‘hache’ de la Révolution et le cou des victimes. » Je pouvais m’en inspirer et pratiquer le geste chirurgical. Séparer cette énorme tête de ce corps en souffrance, en me persuadant, avec Guizot, que « l’héroïsme et les grands crimes valent finalement mieux, quand il faut faire vivre une société, que l’ennui et la lassitude devant la sécurité et le compromis ». Mais que deviendrait ce corps sans tête ? Je pouvais envisager une chirurgie réparatrice postérieure, mettre à la place des pieds cette tête, sur laquelle le corps hyperlaxe pourrait finalement marcher ; je devais néanmoins valider le protocole avec le patient, qui s’exprimait à cet instant par de violents soubresauts venant par vagues, qui, tout aussi légitimes qu’ils fussent dans son état, ne m’étaient pas intelligibles. Il m’aurait en conséquence fallu retrouver ses représentants légaux, mais les désaccords étaient nombreux entre eux aussi. Pauvre corps !

Je décidai finalement d’administrer le médicament que j’avais toujours entre les mains en perfusion à la tête, uniquement. Réduite, elle serait plus supportable. Et le repos devait lui permettre de se mettre un peu en accord avec son corps. Ou de l’écouter, tout simplement.

Mon office achevé, je retournais à mon cabinet, vide. J’étais parvenue en chemin, sans m’en rendre compte, à replier la notice correctement. Je crois que je peux passer Professeure.

Dr. Katell Brestic
Ordonnances littéraires

[1] Voir également la pharmacopée de Marcel Gauchet, Robespierre. L’homme qui nous divise le plus, qui vient d’être diffusée par Gallimard, que le service n’a pas encore eu le loisir de tester.