J11 – Le mythe de Troie

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Dans L’or des tigres (1972), Jorge Luis Borges affirmait qu’il n’y a que quatre histoires à raconter, quatre “cycles” que nous ne cessons de réinterpréter depuis la plus haute Antiquité, quatre mythes qui nourrissent la littérature ainsi que –Borges n’en parle pas– le storytelling politique et la chronique sportive.

Du plus ancien –l’histoire d’une “ville fortifiée qu’assiègent et défendent des hommes valeureux”–, la Ligue 1 a offert ce week-end une singulière version. Le potentiel épique et dramatique de cette situation archétypale n’échappe à personne, la référence non plus. Le mythe de Troie n’est pas à confondre avec celui de David contre Goliath, aussi appelé “du village gaulois” –à la mode en ces jours de résistance wallonne à la mondialisation–, dans lequel le petit sort vainqueur du gros et qui fonde ce culte de l’espérance qui rend le football si populaire. Celui-ci, le Toulouse FC l’a illustré cette saison en faisant tomber à domicile le premier et le troisième budgets du championnat –le Paris Saint-Germain et l’AS Monaco–, après s’être sauvé in extremis de la relégation dans les dernières minutes de la dernière journée la saison passée. L’histoire d’une métamorphose parfaitement illustrée par la célébration de but de Christopher Jullien, ce samedi contre l’Olympique lyonnais : face à la caméra, Jullien a feint de déchirer une chemise imaginaire en rugissant, une imitation plutôt convaincante de l’incroyable Hulk, et qui fait sens : de Bruce Banner chétif et timoré la saison dernière, le TFC est devenu cette saison une équipe non seulement joueuse mais qui propose un défi physique constant, un pressing surhumain parfois incontrôlé qui lui vaut son rang d’équipe qui reçoit le plus de cartons jaune en Europe.

Mais dans le mythe de Troie, le petit ne gagne pas à la fin : “les défenseurs de la ville savent qu’elle sera finalement livrée au fer et au feu et que leur combat est inutile”, complète Borges. Depuis quelques saisons, la plupart des clubs de Ligue 1 jouaient les Troyens contre le Paris Saint-Germain : retranchés dans leur surface derrière les hauts murs d’une défense à cinq, à repousser les assauts des héros grecs, les Achille Ibrahimovic (et ses but du talon) et son ami Patrocle Maxwell, les Ulysse Di María et les Ajax Cavani (le plus fort, mais après Achille). Souvent, les héroïques défenseurs ne succombaient qu’au coup du sort d’un arbitre-cheval sifflant un pénalty comme un châtiment divin. D’autres fois, les portes de la citadelle s’ouvraient simplement et les défenseurs rendaient les armes, comme pour le match du sacre la saison dernière (remporté 0-9 par le PSG), où les joueurs de Troyes furent les moins Troyens qu’on puisse imaginer.

La ville de Troie tombe à la fin, le supporteur le sait, comme tout un chacun. Même s’il espère un retournement inattendu, que tout à coup les Dieux se ravisent et que David l’emporte contre Goliath parce que le football est un crédo de l’espoir, le supporteur goûte néanmoins au plaisir de l’archétype réalisé, à la répétition inéluctable du “cycle” homérique, cet éternel retour d’un récit qui lui donne un peu, à lui aussi, la sensation de participer au mythe. Et ce, peu importe qui joue : l’important, c’est la structure mythique, pas le résultat final !

Or ce samedi, tout fut fait à l’envers. L’équipe qui a assiégé Troie n’était pas la puissante armée grecque, ni les défenseurs le petit qui résiste au grand : Toulouse a fait l’assaut de la surface lyonnaise, campé sous ses hauts murs. Rafael a joué les Hector en se faisant expulser à l’heure de l’heure de jeu mais c’est Lacazette-Pâris qui a tiré, sur une contre-attaque certainement guidée par Apollon, la flèche qui a tué Achille –“Achille sait que son destin est de mourir avant la victoire”, dixit Borges– : l’invincible Jullien, trop court sur son tacle, qui laisse filer l’attaquant lyonnais au but pour le 1-2 final.

Et lorsque les Troyens l’emportent finalement sur les Grecs, peu importe aux supporteurs que la logique soit respectée et l’espoir anéanti : le deuxième budget de Ligue 1 l’emporte sur le treizième, Goliath écrase David, finalement il n’y a rien de surprenant à cela. Et pourtant, la victoire lyonnaise est célébrée comme un acte héroïque et le début d’un renouveau. Pourquoi ? Parce que tout match de football est éternellement une lutte entre les Grecs et les Troyens, partout sur la planète et dans n’importe quel contexte, une constante redite du mythe, quelles que soient les équipes en présence et les rapports de force. La première des quatre histoires selon Borges est une structure immuable de notre imaginaire, même sportif. Alors, si pour une fois les Troyens l’emportent sur les Grecs, même plus forts, même plus riches, comment ne pas s’en réjouir ?

Sébastien Rutés
Footbologies

Jorge Luis Borges, L’Or des tigres (1972), traduit de l’espagnol (Argentine) par Nestor Ibarra, Poésie/Gallimard-nrf, 2005

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