Horoscope littéraire de la rentrée

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

C’est la rentrée, pour les grands comme pour les petits et, après les journées chaudes et longues, les apéros prolongés, les escapades éventuelles, le relâchement général, la reprise est difficile. Même les plus endurcis d’entre nous, les plus fiers, les plus rigoureux, les plus intransigeants ont alors besoin, à un moment ou à un autre, d’une béquille, d’un peu d’espoir, d’un soutien.

 

L’horoscope

dont s’attribuent le monopole les magazines féminins et journaux dénués de toute légitimité scientifique.

C’est pourquoi, en cette rentrée 2018, la revue délibéré et le service de médecine littéraire qu’elle héberge ont décidé de fournir aux lecteurs exigeants un horoscope digne de ce nom, un horoscope littéraire pour commencer d’un pied serein et assuré l’année, des livres plein les poches.

Douze signes, douze livres recommandés, tous choisis au sein de la pléthorique rentrée littéraire 2018. Car il ne s’agit pas de lire n’importe quoi, il s’agit de lire ce qui vous convient : le capricorne n’a pas les mêmes besoins de lecture que le lion, le sagittaire que la balance, cela tombe sous le sens mais cela, trop souvent, on l’oublie.

Donc voici.

 

Bélier

Ça va déménager sur le front du boulot : attention aux coups de sang, gare au stress. Il va falloir rester calme, respirer un bon coup en cas d’alerte rouge, même si on vous annonce la fin du monde et de l’entreprise et tout et tout. Vous survivrez, si si.
Côté cœur, en revanche, l’été se prolonge, vous avez deux ou trois mois de sursis avant de passer à la grisaille hivernale : profitez-en.
Notre conseil lecture :
Moi, Marthe et les autres d’Antoine Wauters (Éditions Verdier)
Déjà, parce que c’est un récit très court, et que, vu votre rythme actuel, on ne pouvait décemment pas vous conseiller un pavé. Mais aussi et surtout parce que c’est un roman magnifique, post-apocalyptique (« Nés après la cassure, nous ne sommes plus que des fantômes arpentant des fragments ») et pourtant bizarrement doux. L’histoire d’un monde dévasté où quelques-uns survivent, ils pillent ce qu’il reste de magasins, dévorent les cadavres humains qu’ils rencontrent et pourtant continuent à s’aimer (« Ne jamais accepter que notre patrie soit le deuil »). L’oubli grignote tout, il ne reste du monde d’avant que des bribes, même les mots disparaissent ou s’altèrent : « Nos lettres s’effacent d’elles-mêmes naturellement. Elles se retirent des choses, des noms de rues, des paquets de clopes, des devantures de magasins ». Leurs pas les conduisent ainsi à Notre-dam, à Biblioth Natniale ou aux Hall. Le tout sur des airs d’un chanteur nommé « John Holiways » : « J’oublierai ton nom » dit la chanson, mais « Que je t’aime » !

 

Taureau

Votre énergie et votre curiosité insatiable devraient vous permettre de décrocher des opportunités intéressantes. Tout vous intéresse, c’est magnifique. Attention tout de même : il va falloir, parfois, un peu, apprendre à trier, choisir, ne pas vous disperser en tous sens.
En amour et amitié, la route est tranquille, pas de turbulences en vue, sécurité et rythme pépère. Veillez tout de même à ne pas vous endormir.
Notre conseil lecture :
Le Paradoxe d’Anderson de Pascal Manoukian (Seuil)
Parce qu’il s‘agit là d’une incursion assez cruelle (usine, délocalisation, plan social, chômage, descente aux enfers) dans la France d’aujourd’hui : « Il n’y a pas mieux aujourd’hui pour enseigner la géographie aux enfants que de leur apprendre où sont passées les usines de leurs parents ». Pour vous qui vous intéressez aux autres tels qu’ils vont ou ne vont pas. Le roman, loin de se contenter d’une chronique sociale implacable, se double d’un récit haletant qui prend sur la fin des allures d’équipée sauvage. Au bout du compte, quand tous les garde-fous explosent, en qui croire ? C’est que « Dieu, Karl Marx, Mark Zuckenberg se moquent bien d’eux », assène le récit : trinité modernisée, certes, mais peu secourable, visiblement.

 

Gémeaux

Beaucoup beaucoup de choses à faire, et vous abattez un boulot impressionnant. Attention à ne pas vous surmener : l’hiver sera long, c’est une course de fond, et vous connaissez l’histoire du lièvre et la tortue.
Envie d’un peu d’air ? Mais pourquoi pas. Sachez vous ménager des espaces et des moments à vous, ceux et celles qui vous entourent ne vous en voudront pas.
Notre conseil lecture :
Pourquoi nous dormons du Dr Matthew Walker (Éditions La Découverte, traduit de l’anglais par Pauline Soulat)
Parce que vous ne savez plus où donner de la tête en ce moment, et que, si, si, vous négligez cette activité essentielle : le sommeil. L’expert américain en neurosciences et psychologie auteur du livre lance l’alerte, nous ne dormons plus assez : « Dans les nations industrialisées, l’impact de la destruction du sommeil se révèle être une catastrophe pour notre santé, notre espérance de vie, notre sécurité, notre productivité et l’éducation de nos enfants ». Parce que « notre manque de sommeil est une forme lente d’auto-euthanasie ». L’auteur se propose ici de « réconcilier l’humanité avec le sommeil », rien de moins. Que les âmes sensibles prennent garde : ce livre éclairant et d’utilité publique pourrait bel et bien vous empêcher de dormir.

 

Cancer

Période de transition, il va falloir y aller doucement, marcher sur des œufs, être méthodique. Mais vous savez faire !
Côté cœur, les tensions s’estompent, ouf !
Notre conseil lecture :
Le Sillon de Valérie Manteau (Le Tripode)
Parce que les choses sont plutôt calmes en ce moment autour de vous, vous allez pouvoir vous plonger dans les bouleversements de ceux qui vivent à quelques heures de chez vous. En Turquie, par exemple, où se déroule ce récit, au centre duquel on trouve Hrant Dink, « créateur du premier journal bilingue turc-arménien Agos, charismatique et infatigable promoteur de la paix, assassiné par un nationaliste en pleine rue à Istanbul en 2007 » à l’époque où « le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy ânonnait que la Turquie, c’était décidément pas comme chez nous ». La narratrice, française, erre à travers Istanbul et attrape de-ci, de-là, des fils qui lui permettent de reconstituer la vie de cet homme largement méconnue en France et de raconter ce pays, la Turquie, en plein délitement, où l’État réprime et où « le président Erdoğan passera au moins à la postérité pour ce bon mot, ‘la démocratie c’est comme le tramway : quand on est arrivé à destination, on en descend’ ».

 

Lion

Quelle énergie ! On a du mal à vous suivre. Et en plus, vous réussissez !
Bon, côté cœur, c’est moins brillant, mais on ne peut pas tout avoir, n’est-ce pas. Pas de panique, ça devrait s’améliorer d’ici deux ou trois mois.
Notre conseil lecture :
Empire des chimères d’Antoine Chainas (Gallimard, Série Noire)
Hiver 1983 : dans le petit village français de Lensil, il fait froid et gris et boueux, comme d’habitude. Une gamine, Édith, a disparu. Parallèlement, une multinationale du divertissement vient de lancer un jeu de rôle qui passionne les ados. Très vite, au fur et à mesure que progresse l’enquête sur la disparition de la jeune fille, les limites entre réalité et univers du jeu de rôle se brouillent, et le polar se teinte d’éléments fantastiques. Récit totalement addictif, qui vous fera vibrer une fois rentré du travail.

 

Vierge

C’est la rentrée mais déjà, vous avez des envies d’évasion. Vous multipliez les projets d’escapades et de voyages à venir. Très bien, mais ne vous impatientez pas, tout doux. On ne s’énerve pas, hein.
Sur le front des amours, faites attention, vous n’êtes pas dans un film d’Audiard : revoyez votre façon de dialoguer. De la douceur, on a dit.
Notre conseil lecture :
Monsieur Viannet deVéronique Le Goaziou (Éditions de La Table Ronde)
Parce que ce livre est justement un long dialogue, entre la narratrice, qui débarque chez Monsieur Viannet, et celui-ci et sa femme. L’association qui gère le centre de réinsertion par lequel il est passé veut savoir ce que sont devenus ses anciens résidents. Alors, elle y va, munie de son cahier et de son stylo. Et commence une longue conversation. La vie de Monsieur Viannet ? La prison, l’alcool (« Quand on est dans l’alcool et tout ça »), les enfants placés (« Les gosses, tu les prends que si t’as quelque chose à mettre dans leur assiette »). C’est sec, entrecoupé de cris (« C’est ça leur vie. Des cris, du calme, des jurons, du vacarme, du silence… »). C’est coupant, quoi. Vous verrez.

 

Balance

Au travail, tout le monde est content de vous revoir : quelle bonne humeur ! On apprécie, comme d’habitude, vos talents de diplomate.
Côté cœur : et si vous lâchiez un peu la bride à vos sentiments ? L’excès : essayez donc une fois, allez, une fois !
Notre conseil lecture :
Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam (P.O.L.)
Parce qu’on évoquait l’excès, et que tout est excessif dans ce roman : la communauté d’originaux dans laquelle la narratrice, Farah, passe son enfance (« un refuge pour freaks », près de la frontière italienne), ses amours, sa détermination (« ce ne sont pas les testicules ou les pectoraux qui vont m’empêcher d’être une fille si tel est mon désir »). Avec, à la clef quelques questions essentielles, notamment sur l’identité féminine et/ou masculine ou le « passage cahoteux de l’un à l’autre genre ».

 

Scorpion

Travail: Vous ne faites pas l’unanimité, et alors ? Ceux qui vous soutiennent ne peuvent se passer de vous.
En amour, ça dépote. Et c’est inattendu !
Notre conseil lecture :
Hôtel Waldheim de François Vallejo (Éditions Viviane Hamy)
Parce que c’est l’histoire d’un homme qui un jour reçoit une carte postale sur laquelle un message énigmatique est rédigé en un français approximatif : « Ça vous rappel queqchose ? ». La réponse est oui, et le jeu de piste débute, l’obligeant à revoir intégralement le souvenir qu’il avait conservé d’une période précise de son adolescence, celle passée en 1976 à l’hôtel Waldheim, Davos, Suisse. Il croyait faire vaguement l’unanimité (tiens, ça vous rappelle quelque chose ?), n’avoir pas touché à grand-chose, mais la réalité ne semble pas avoir été si évidente. Entre polar et récit historique, sur fond de guerre froide et de mur de Berlin, le récit alterne les époques, celle de l’enquête présente et celle des « faits » : août 1976, des hommes et des femmes se croisent dans un hôtel. Que s’est-il vraiment passé alors ? Peut-on se souvenir de ce qu’on n’a pas perçu, vu ou voulu voir il y a des années ? Les questions se succèdent avec malice, comme dans la scène de soûlerie très drôle, acmé de l’intrigue. Bref, saoul ou pas saoul, une seule certitude : « Nous cahotons sur des galets instables ».

 

Sagittaire

Travail : période charnière, il va falloir gérer un ou deux tournants décisifs. Donnez-vous les moyens de prendre les bonnes décisions (sommeil, cinq fruits et légumes par jour, mollo sur le tabac et l’alcool, etc…)
Et attention à ne pas négliger pour autant le front de l’amour. Il n’y a pas que le travail dans la vie, n’est-ce pas.
Notre conseil lecture :
Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard (Les Éditions de Minuit)
Vous avez beaucoup de chance : ce livre est une des pépites de la rentrée. Le sujet ? L’amour. La vie un peu monotone d’une jeune femme (« Je m’applique à vivre la vie. Je ne la vis pas vraiment. Mais je suis bonne élève ») bouleversée de fond en comble par une rencontre. Sarah : « Elle est violoniste. Elle fume des cigarettes. Elle est trop maquillée ». Ce sont alors deux femmes, qui jusque-là pensaient aimer les hommes, qui se mettent à s’aimer à la folie, c’est une tempête explosive, fulgurante, fatigante aussi : « ça raconte Sarah, imprévisible, ondoyante, déroutante, versatile, terrifiante comme un papillon de nuit ». Sarah qui par la suite tombe gravement malade. Ça raconte la vie sans Sarah, le désespoir (« hurler mon chagrin, ma solitude, ma folie »), quand il ne reste plus qu’à écrire « des choses sur Sarah ». L’écriture volontairement atone, froide, par moment, est aussi musicale, faite de répétitions douloureuses à d’autres ; elle porte brillamment ce premier roman sombre, le récit d’une descente aux abîmes, d’une brûlure définitive.

 

Capricorne

Travail : il va falloir faire preuve d’un peu de patience, et ce n’est pas votre fort. On se calme.
Côté cœur, ne négligez pas les petites attentions et les marques de tendresse. Non, non, rien n’est évident, il faut savoir prendre le temps de montrer à l’autre qu’on tient à lui/elle.
Notre conseil lecture :
Antonin Varenne, La Toile du monde (Albin Michel)
L’histoire d’une femme décidée, féministe, américaine (« Aileen Bowman, journaliste révoltée et libre, héritière de forêts et de torrents ») qui se rend à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 où elle croise « des hommes et si peu de femmes, sinon les ornementales épouses ». Qui va y suivre aussi quelques fils personnels. La ville lumière est en chantier et la jeune femme la parcourt, vêtue de pantalons (« Ses pantalons faisaient l’objet d’une autorisation de police, plus dangereux que son Ladysmith, pour lequel on ne lui demandait rien ») en quête de liberté, toujours, et d’idéaux.

 

Verseau

Travail : des projets, des projets, encore des projets ! Votre enthousiasme juvénile fait plaisir à voir.
Côté amour, il va falloir aller sans doute un peu moins vite, prendre le temps de parler un peu.
Notre conseil lecture :
La lumière est à moi, et autres nouvelles de Gilles Paris (Gallimard)
Parce que vous êtes encore un enfant, dans le fond. Le point commun entre les nouvelles qui composent ce recueil ? Les enfants, présents dans chacun des courts textes. Souvent perdus, abandonnées, maltraités (« Les bleus couraient le long de ses bras tels des cours d’eau affolés »), orphelins (« Ma mère a laissé en moi une part d’inachevé que rien ne guérit ni ne sauve »), parfois monstrueux aussi. Le défilé évoque ces années décisives, la transition vers l’âge adulte également, les blessures qui perdurent. Au fil des nouvelles, un léger sentiment de répétition s’installe, mais le lecteur, malgré cela, est happé par l’écriture elle-même, élégante, délicate. Et par l’étrangeté de certains des récits ; certains enfants sont ainsi bizarrement morts (« ce n’est pas parce que je suis de l’autre côté du miroir que je ne me sens pas vivante pour autant »). La plupart, enfin, incarnent, de façon saisissante, un manque : « Mes bras embrassent la nuit, papa n’est jamais là pour me faire disparaître entre les siens ». Disparaître, pour grandir, enfin !

 

Poissons

Travail : ça bouge, et c’est pour le mieux. On vous jette des montagnes de fleurs, c’est parfait, à vous d’en faire de beaux bouquets.
Amour, vous avez envie de plus. Pourquoi pas.
Notre conseil lecture :
Seule la nuit tombe dans ses bras de Philippe Annocque (Quidam éditeur)
À vous qui en voulez davantage côté sentimental. Ça veut dire quoi, davantage ? Le mariage ? Ou un peu de piment ? Dans ce roman, l’histoire d’un homme et d’une femme qui se rencontrent, enfin non, pas vraiment : « C’est comme ça qu’on fait, en amour, maintenant : on ne se rencontre pas », on tchatte par l’intermédiaire de Facebook. Ainsi, Herbert et Coline s’aiment sans s’être jamais vus. « N’empêche : en esprit, ils étaient dans les bras l’un de l’autre. Car l’esprit aussi a des bras ». Les marivaudages cybernétiques sont-ils réels, un peu, beaucoup, pas du tout ? Bien malin qui saura répondre : « Ce qu’il vivait dans son imagination, était réel. Pas réel comme l’autre réalité, mais réel quand même ». Est-ce que ce que l’on vit dans le monde virtuel, « univers sans gravité » (« On suppose qu’aucune chute n’y est mortelle ») peut encore être de l’amour ? Dans ce dédale de réalités imbriquées, tout passe par les mots, qui manquent (« Il n’y avait pas de mots pour dire ce qui n’existait que par les mots ») mais qui comblent. Et où tout cela nous mène-t-il donc ? Eh bien à un roman, bien sûr, écrit d’une plume agile et pleine d’esprit, « IRL », In real life, comme on dit sur Facebook, la vraie vie, quoi !

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires