IV. Pendant ce temps au village de P.

Résumé des épisodes précédents : Il aura donc suffi d’un cirque installé dans le village de P., à l’occasion de la fête de l’huître, pour que Tigrovich trouve l’amour et sa vocation. Envoûté par la belle Emma Romanès-Volkovitch, écuyère et autres qualités, il a quitté sans se retourner les gentils humains du village de P. qui l’avaient adopté.e.

Pendant ce temps, au village de P., on entendit, une longue mélopée, ancestrale expression de la souffrance, modulée sur tous les tons par une voix profonde : « Couillon ». Ou plutôt : « Oh couillon. Couillon, Couillon, Couillon, Couillon. Couilloooooooon [syllabe finale fortement nasalisée]. Couillon [spondée]. Couillon [dans les aigus]. Cou [vers le haut] -illon [vers le bas]. Ooooh couillon [andante con moto]. Couillon de Couillon de Couillon [sans respirer]. Couillon [énergique]. Putain [modulation] Couillonnerie de ma mère [allargando]. Nom d’un couillon, couillon. [Accord parfait, da capo] » La mélodie s’élevait de la petite chambre que Tigrovich avait occupée dans la maison des gentils humains qui l’avaient recueilli. Or dans la même demeure, sise de l’autre côté de la route nationale, se fit entendre depuis la cuisine, une autre voix plus féminine mais néanmoins bien marquée : « Qu’est-ce c’est, Auguste ? ». Auguste était le nom de l’humain à la grande moustache qui répliqua sur l’heure : « Ce que c’est, c’est que c’est le drôle. » « Quoi, le drôle ? », dit-on de la cuisine. « Eh bé le drôle », fit-on dans la chambre.

– Eh bé quoi, le drôle ?
– Le drôle, té.
– Té quoi, le drôle ?
– Le drôle. (Consternation.)
– Le drôle ? (Vague inquiétude.)
– Le drôle, macareu. (Autre juron de la France occidentale.)
– Oui bé le drôle, c’est l’heure qu’il mette sa robe que c’est bientôt l’heure du vin d’honneur.
– Viens voir, Alberte, je te dis. (Alberte était le prénom de la gentille humaine qui avait recueilli Tigrovich avec l’humain à la grande moustache.)
– Mais je vais pas venir, non, que j’ai les mains dans les huîtres et le gigot pour tout à l’heure.
– Viens voir Alberte, je te dis, avec tes mains.

Elle vint. Elle vit. De drôle il n’y avait plus. Tigrovich n’était pas dans sa chambre et seuls quelques poils jaunes mêlés de noir demeuraient sur le drap blanc d’un lit défait. L’un dit que là elle voyait bien. L’autre que non justement elle ne voyait rien. Les deux crièrent que où pouvait-il être. Les deux encore que couillon. Les deux toujours à la fenêtre, et puis au stand (à huîtres), au port, à la jetée, la place, la forêt et le lac derrière, chez les voisins, même à l’école. À la gendarmerie, enfin, et, sans attendre, à la mairie, puis à la société (des chasseurs de P.), à la battue en rang par dix (deux sangliers, mais aucun drôle). Sur le bateau à la marée, jusqu’au parc, et même au chenal que peut-être on allait draguer. Retour au village. La place.

C’est là qu’ils virent. Alberte et Auguste. Gendarmes, chasseurs et parqueurs, maire et président du comité des fêtes également président de la société de chasse, et puis les autres, curieux, Anglais de passage, habitants de la ville de B. en villégiature estivale, chiens, chats et sangliers imprudents.

Ou plutôt qu’ils ne virent pas. À l’emplacement où la veille encore s’élevait la promesse d’un chapiteau, il n’y avait rien. Presque rien : quelques paillettes dorées, une plume d’autruche, un nez rouge, un bout de gaze rose et argent traînaient encore sur le sol. Des touffes de poil jaune mâtinées de noir et des traces de roue témoignaient d’un récent départ. On s’écarta comme s’avançait Auguste dont la moustache n’avait d’égal que la stature. Il marcha vers le centre de la place. Posa son fusil au sol. On vit l’humain plier ses jambes vêtues de vert, s’accroupir, tendre la main et ramasser la touffe de poils. Un ou deux couillons discrets se firent entendre, mais ce n’était pas lui qui parlait, peut-être un chasseur dans la foule. Il ramassa le fusil. Se tourna vers Alberte : « Marque sur un papier qu’il faudra le dire à l’école. Et puis trouver un autre drôle pour les huîtres. » Elle marqua. Ils se retirèrent.

Plus tard, dans la maison de l’autre côté de la route nationale, le grand humain nettoya son fusil. Puis il le nettoya une autre fois. Une troisième fois, avec un autre chiffon. Et quand il eut fini, il le nettoya encore. Alberte alors au péril de sa vie :

– Qu’est-ce que tu veux, le drôle, il était pas comme nous.

Il s’ensuivit sous la moustache l’éructation d’un nombre non négligeable de marmonnements et grommèlements, où le grand humain exprima non sans clarté ses sentiments sur les gens qui n’étaient pas comme lui, les tigres en particulier et plus largement les artistes et les aristocrates. On passa au grondement, qui s’acheva sur une clameur d’où il ressortait (si nous négligeons, pour la clarté de l’exposé, les quelques interjections qui furent alors lancées) que si l’on croyait que les choses se passeraient comme cela, que l’on pouvait partir sans se faire choper, que les gitans avaient tout permis et autres licences que se voyaient abusivement accorder les gens du voyage, que si l’on croyait tout cela, on commettait une lourde erreur. Couillon. Point à la ligne. Et qu’on verrait bien. Ce que l’on verrait bien. Mais qu’on le verrait. Et là qu’on verrait.

Puis le grand humain à la grande moustache prit son couteau et son fusil, traversa la route nationale, se dirigea vers la plage, inséra dans le fusil une cartouche de couleur rouge, épaula, désépaula, regarda la marée basse et réussit, juste avant qu’elle n’aborde aux rives de sa moustache, à écraser de la manche une grosse larme d’humain.

Ce qui n’empêche pas qu’on allait voir.

Mais pas tout de suite.

Car tout de suite, dans une roulotte jaune, Tigrovich partait enfin vivre sa vie d’artiste. Et de débauche.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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