La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

J24/25 – Tragédie en trois actes
| 10 Fév 2016

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Dimanche, le stade Vélodrome fut pendant quatre-vingt-quatorze minutes le théâtre d’une tragédie des plus classiques, respectant unité de lieu, unité de temps, et l’unité d’action d’une intrigue simple : la vaine lutte d’un club aspirant à retrouver sa gloire passée contre des forces implacables incarnées par un club rival, plus talentueux et plus expérimenté. Une tragédie en trois actes.

Premier acte (1’-25’)

Dans l’exposition, le chœur des supporteurs a présenté les personnages et défini les enjeux : l’espoir de rédemption de l’Olympique de Marseille, et la contrainte pour ses jeunes joueurs d’assumer le fardeau d’un passé qui pèse sur leurs épaules comme le monde sur celles d’Atlas. Héritiers malgré eux d’une histoire glorieuse, ils sont investis d’une mission sacrée par des supporteurs trop au fait qu’aux “âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années”. Or Icare peut témoigner que ceux de qui l’on exige de s’élever trop haut, trop vite et trop tôt, finissent toujours par se brûler les ailes.

L’élément perturbateur ne se fait pas attendre : il a pour nom Zlatan, le titan envoyé par les Dieux pour étouffer dans l’œuf l’ambition démesurée des jeunes Marseillais, cette hubris moins inspirée par leur orgueil que par l’héritage qu’on les condamne à assumer, comme Rodrigue se perd en défendant l’honneur de Don Diègue, son père (Ibrahimovic, 2’). Alors, pendant tout le premier acte, les Dieux en colère lancent pour les punir leurs champions : Di María et Lucas, dont les ratés devant le but laissent aux olympiens assez d’espoir pour que finisse par se lever un héros.

Deuxième acte (25’-70’)

Car les jeunes marseillais ont du cœur, et se rebellent contre le Destin. Diarra, Isla, Nkoulou : les plus anciens les haranguent et les guident. Seul face au but, Barrada laisse passer sa chance de devenir le Jason de ces Argonautes et replonge dans l’ombre pour le reste du match, jusqu’à son remplacement. Mais Cabella sera celui-là, qui incarne le mieux l’esprit marseillais, qui fait corps avec le chœur des supporteurs. Exploit individuel, épreuve digne d’Hercule, il traverse seul la moitié de terrain parisienne et redonne l’espoir à ses compagnons à la dérive, comme Ulysse sauve les siens du cyclope (Cabella, 25’). Dès lors, le style change : finis les longs monologues parisiens, le dialogue se fait plus enlevé, à base de contre-attaques et de fautes techniques. C’est désormais la fougue de la jeunesse contre le talent et l’expérience, presque un conflit de générations, de visions du monde sûrement. Et pendant longtemps, les hiérarchies semblent renversées, la possession de balle est à 70% marseillaise en début de deuxième mi-temps, et un dénouement favorable paraît possible.

Troisième acte (70’-94’)

Mais on ne lutte pas impunément contre le Destin : la Fortune s’en mêle et les Dieux dépêchent leur messager pour rétablir l’équilibre. Deus ex machina antique, l’arbitre oublie à la 64’ une faute sur Nkoudou qui filait au but ; à la 69’, il se trompe sur l’attribution d’une touche, et ne laisse pas le temps à Michel de faire son changement. Coup de théâtre : deux passes plus tard, Di María frappe les Marseillais de stupeur. Parfait dénouement de tragédie classique, retour à l’ordre du plus fort, auquel ne manque qu’une morale, mais qui peut parler de justice lorsque le fatum divin a cédé la place au pouvoir de l’argent ? Au contraire, le changement annoncé puis annulé de David Luiz qui revient sur le terrain, et le corner oublié pour l’OM à la 79’ font planer l’ombre de l’injustice d’un sort capricieux. Les nouveaux personnages entrés en scène n’y changeront rien, ni Fletcher ni Sarr ne sont de taille à le défier. Comme Andromaque dans les ruines de Troie, Cabella, le héros tragique qui n’a pas abdiqué face au Destin, errera longtemps sur le terrain après le coup de sifflet final, à pleurer sur ses ambitions déchues.

En Ligue 1, affronter le PSG, avec ses 35 matchs d’affilée sans défaite et ses 15 victoires de rang, revient désormais à affronter la fatalité.

Sébastien Rutés
Footbologies

[print_link]

0 commentaires

Dans la même catégorie

J38 – Ecce homo

En cette dernière journée de la saison, une question demeure : pourquoi une telle popularité du football ? Parce que le supporteur s’y reconnaît mieux que dans n’importe quel autre sport. Assurément, le football est le sport le plus humain. Trop humain. Le football est un miroir où le supporteur contemple son propre portrait. Le spectateur se regarde lui-même. Pas comme Méduse qui se pétrifie elle-même à la vue de son reflet dans le bouclier que lui tend Persée. Au contraire, c’est Narcisse tombé amoureux de son propre visage à la surface de l’eau. (Lire l’article)

J35 – Le bien et le mal

Ses détracteurs comparent souvent le football à une religion. Le terme est péjoratif pour les athées, les croyants moquent une telle prétention, et pourtant certains supporteurs revendiquent la métaphore. Le ballon leur est une divinité aux rebonds impénétrables et le stade une cathédrale où ils communient en reprenant en chœur des alléluias profanes. Selon une enquête réalisée en 2104 aux États-Unis, les amateurs de sport sont plus croyants que le reste de la population. Les liens entre sport et religion sont nombreux : superstition, déification des sportifs, sens du sacré, communautarisme, pratique de la foi… Mais surtout, football et religion ont en commun de dépeindre un monde manichéen. (Lire l’article)

J34 – L’opium du peuple

Devant son écran, le supporteur hésite. Soirée électorale ou Lyon-Monaco ? Voire, le clásico Madrid-Barcelone ? Il se sent coupable, la voix de la raison martèle ses arguments. À la différence des précédents, le scrutin est serré, quatre candidats pourraient passer au second tour. D’accord, mais après quatre saisons dominées par le Paris Saint-Germain, la Ligue 1 offre enfin un peu de suspense… Dilemme. Alors, le supporteur décide de zapper d’une chaîne à l’autre, un peu honteux. Le football est l’opium du peuple, et il se sait dépendant… (Lire l’article)

J33 – Coup de comm’

Candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a récemment déclaré sa flamme à l’Olympique de Marseille. Dans un football français polarisé par la rivalité Paris-Marseille révélatrice de vieux enjeux socio-culturels, voilà une prise de position étonnamment tranchée pour celui que ses adversaires accusent d’être « d’accord avec tout le monde ». Dans des campagnes électorales où tout est précisément calculé par les conseillers en communication, le supporteur voudrait que le choix du club fût celui du cœur. Il n’en est rien, les clubs ont une image qu’il est plus ou moins recommandable d’associer à celle d’un candidat. Alors, pourquoi ce choix en apparence clivant pour le candidat du consensus ? (Lire l’article)

J32 – Les fils de Samson

Contre Lille, Mario Balotelli a inscrit un doublé. L’efficacité retrouvée de la plus célèbre crête de Ligue 1 offre l’opportunité de s’interroger sur les rapports complexes des footballeurs à leur coiffure. À première vue, la coupe de cheveux participe de la mise en valeur du corps, au même titre que le tatouage. Le corps est un instrument de travail dont on prend soin. Son efficacité suscite une fierté qui mérite d’être rendue publique. On se souvient du même Balotelli, torse nu, immobile, tous muscles bandés après son chef-d’œuvre contre l’Allemagne à l’Euro 2012 : le rapport amoureux de l’artisan à ses outils. (Lire l’article)