L’astérisque ***

 Les mots de notre quotidien, anodins ou loufoques, parfois nous font de loin un petit clin d’œil, pour nous inviter à aller y voir de plus près. Mot à mot, une chronique pour suivre à la trace nos mots et leurs pérégrinations imaginaires.

L’ astérisque… je ne sais pas vous, mais moi, j’ai un problème avec la prononciation de ce mot : une furieuse envie me prend de dire Astérix. C’est là, évidemment, une déformation culturelle.

Mais il faut y voir aussi l’application d’une grande loi de l’humanité : la loi du moindre effort. Eh oui, c’est plus facile de prononcer Astérix que astérisque. Sinon, il n’y a qu’à demander à Jamel, dans Astérix et Obélix mission Cléopâtre, lui qui s’embrouille et s’emmêle constamment la langue avec ses « Astérisqummme ».

L’astérisque donc est un signe typographique en forme d’étoile (son nom vient du grec astériscos : petite étoile) que l’on place après un mot et qui indique un renvoi, une note explicative, lorsqu’on a affaire par exemple à un mot savant qui sera défini en bas de page, ou bien à un terme repris à la fin de l’ouvrage, dans un lexique auquel nous sommes invités à nous reporter. L’astérisque induit donc une mobilité, une certaine agilité d’esprit, une curiosité intellectuelle. Le signe (la petite étoile*) est lui-même pétillant, léger, vif. Comme Astérix somme toute. La petite étoile dans laquelle s’incarne l’astérisque traduit tout cela : l’éclat, l’étincelle d’intelligence qui nous entraîne à sa suite sur les chemins de la connaissance.

Triple ***

Il existe toutefois un autre emploi de l’astérisque qui semble, au premier abord, ne rien avoir affaire avec tout ceci. Je veux parler des trois astérisques (par convention, on en met toujours trois) qui viennent remplacer un mot que l’on ne veut pas écrire ou prononcer. Par exemple lorsqu’on désire préserver l’anonymat d’une personne : on ne donnera pas son nom, on se contentera d’indiquer la première lettre, suivie des astérisques de rigueur. Ainsi l’on dira, pour que personne ne puisse la reconnaître : « Marine le P*** ».

On peut aussi mentionner la première et la dernière lettre du nom, et intercaler les trois * entre l’une et l’autre lettre. Par exemple : « Marine Le P***N ». L’anonymat est ainsi préservé…

Cet emploi sert aussi à éviter de prononcer des mots malsonnants, injures, gros mots. Par exemple, on dira : « Mais elle est vraiment complètement C***N ! »

Par où l’on voit que l’astérisque n’a rien perdu de sa malice : il se joue de la censure, et, l’œil brillant de connivence, tisse avec son lecteur de tacites réseaux de complicité.

En gros, l’astérisque est primesautier, il sautille du dit au non-dit, et nous balade, suivant son bon plaisir, entre le savant et le léger. Le contraire, finalement de l’Obélisque : dans l’obélisque, tout est gravé dans la pierre. C’est un bloc qui n’a rien de sautillant. C’est bien pour ça que notre Obélix est livreur de menhirs : massif, lourdaud, un peu obtus il faut bien le dire, il n’entend rien aux sous-entendus et aux subtilités de son agile compagnon.

Idéogrammes de la colère

Enfin, je terminerai par un troisième usage de l’astérisque. Comme, quoi que je fasse, je suis irrémédiablement happée par Goscinny et Uderzo, je vais vous parler de son emploi dans la BD. Comment est-ce qu’on s’en tire, dans la bande dessinée, lorsqu’il faut justement transcrire jurons, insultes et Cie ? Bien sûr, ce n’est pas du jeu, les dessinateurs ont à disposition, eh bien… le dessin : têtes de mort, éclairs, groins de cochons, bâtons de dynamite, bourriques, grosses patates, et j’en passe, expriment, avec une redoutable efficacité, la colère des personnages, et leur envie de tuer le P***N d’imbécile, l’abruti, le triple C***N qu’il ont en face… Mais les dessinateurs savent aussi user d’autres subterfuges : comment oublier le ROGNTUDJUUU de Franquin, qui dit sans dire et blasphème sans en voir l’air ? On trouve aussi, bien sûr, les signes de ponctuation : points d’exclamation, d’interrogation, et, enfin : notre astérisque.

Mais qu’est-ce qu’il vient faire là ?

Si on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il n’est jamais tout seul, on le trouve toujours accompagné soit des petits idéogrammes de la colère cités plus haut : éclairs, coups de poings, explosions, etc., soit d’autres signes typographiques ou « caractères spéciaux » : en particulier, le dièse/hashtag # ou l’arobase @, parfois aussi le symbole du dollar $, du pourcentage %, de la livre sterling £, du paragraphe §, de l’euro €…. M’ENFIN pourquoi ?? Qu’est-ce que tout cela signifie ?

Alors moi, j’ai deux explications à vous proposer :

D’abord, et dans le premier cas, mon asteriscos, petite étoile, dit… ce que j’aimerais bien faire à l’autre : tout bonnement lui en mettre une, mais une belle, hein, histoire de le faire décoller, de le mettre carrément en orbite. Pas d’explication savante ni de note en bas de page, non, non, non : mes astérisques, ce sont les 36 chandelles qui vont lui tournoyer autour de la tête en faisant cuicui (oui, n’est-ce pas, quand on est dans les vapes on voit et on entend n’importe quoi).

Deuxième explication, quand mon astérisque est accompagné de toute une cohorte de caractères spéciaux : eh bien je crois que là, c’est quand celui qui écrit a pété un câble : ou plutôt quand, pour signifier que son personnage a pété un câble, celui qui écrit s’est mis à taper n’importe quoi sur son clavier, à taper comme un possédé, et donc, au milieu des lettres, sont apparus les caractères spéciaux. Tout le monde comprend ça, parce que tout le monde a déjà eu envie de le faire… ou l’a fait.

Par exemple quand on s’énerve parce que le clavier s’est bloqué, parce que ce foutu correcteur d’orthographe s’entête à remplacer ce que j’écris, à ne pas me laisser mettre ce que je veux, ou encore parce que je tape à côté, bordel, et que je n’arrive pas à écrire astérisqmmmeee… ROGNTUDJUUU^&§£*Bikcjjù=dollar$$$$$#@!!!%%******hashtag####,$$@@@##€€, arobaaaase@@@@@, MARINE le PEEEEEEEN *OGBikcjjù=^ »&§èç&m :;n€,!!!!£ MERDEEEEE ********


Jacqueline Phocas Sabbah
Mot à mot