Les élections présidentielles, chiffre à chiffre

 Les mots de notre quotidien, anodins ou loufoques, parfois nous font de loin un petit clin d’œil, pour nous inviter à aller y voir de plus près. Mot à mot, une chronique pour suivre à la trace nos mots et leurs pérégrinations imaginaires.

Il y a différentes façons de compter, et pas seulement les voix aux élections présidentielles. Généralement, pour aller plus vite ou parce que cela nous semble plus rationnel, on va de 2 en 2 : 2, 4, 6, 8, etc, de 5 en 5 ou de 10 en 10.

Incontestablement, du double décimètre à la dîme, du décalogue à décimer, le 10 règne en maître dans notre système de comptabilité, que ce soit pour mesurer les figures de géométrie, pour dresser l’impôt, pour établir la liste des commandements ou des gens à massacrer. Le 10 s’écrit facilement, en chiffres arabes ou romains : X, il est pair, ce qui permet de couper la poire en deux sans s’encombrer de virgules ou de centimes. Oui, le 10 tient la dragée haute à tous les autres.

À tous les autres, sauf au 12. Car avec les 12 tribus d’Israël, les 12 travaux d’Hercule, les 12 Apôtres ou les trois douzaines d’huîtres, le 12 jouit également, au sein de notre civilisation, d’un beau prestige, sans parler des 12mois de l’année ou des12 coups de minuit.

On se sert du 12 pour évoquer une journée, évidemment, et l’on parlera de 12, 24, 36, 48 ou 72 heures (on saute curieusement 60 et on arrête à 72, parce qu’après tout le monde s’y perd…). Pour l’âge des bambins, si l’on doit affiner quelque peu le comptage (ça grandit vite ) le point commun reste toujours le 12, sa moitié, le 6, ou son quart, le 3 (ça commence à se compliquer) : on trouve ainsi de la layette 0, 3, 6 et 9 mois, puis 12, 18, 36 mois… Honnêtement, moi je trouve que ça ne simplifie pas les choses, mais bon, notre culture est ainsi faite.

Il y a mille et une raisons qui expliquent cette faveur du 12 comme unité de mesure : notre calendrier, qui à l’aide du 12 est enfin parvenu à faire entrer les mois lunaires dans l’année solaire, l’astrologie (voir 36 chandelles, si vous voulez mon avis, a beaucoup à voir avec les planètes et les étoiles). Mais aussi la pratique ancestrale de compter sur ses doigts (en l’occurrence les 12 phalanges d’une main que le pouce passait en revue) ce qui explique que l’on vende encore aujourd’hui de nombreux produits alimentaires à la douzaine. C’était facile, pour vérifier sa petite addition chez le marchand, ou quand on voulait faire du commerce et qu’on était mauvais en calcul mental. C’est pour ainsi dire l’ancêtre du boulier, la version populaire de la comptabilité, le contraire des additions salées et des calculs savants, de tous les comptes d’apothicaires dont la sagesse des dictons nous dit de nous méfier.

Bref, tout ça pour dire que je ne sais plus combien de candidats on a à la prochaine présidentielle. Oui, je sais, c’est une voie un peu détournée pour en arriver là mais c’est que je n’arrive plus du tout à les compter, ni sur mes doigts, ni autrement, alors j’essaye différentes méthodes, je tâche de rationaliser.

Une recherche sur divers sites d’information m’apprend qu’actuellement il y en a 39 (TV 5 Monde), en tout cas déclarés, ce qui défie tout système de comptage. Leur nombre tombe à 28 pour BFM TV, ou à 14 selon Les Échos. Quel bazar ! Ah mais c’est qu’il faut savoir manier les pronostics : les 39 candidats ne sont pas tous encore adoubés par les 500 parrainages, ce qui va en éliminer certains. Pour d’autres, combien d’électeurs vont-ils rallier, quels pourcentages peuvent-ils espérer ? Alors, à prendre en compte ou pas ? Pour finir, il y a ceux qui ne se sont pas encore officiellement déclarés, mais qu’il faut évidemment faire entrer dans le décompte…

On ne s’en sort pas !

12 ç’aurait été tellement bien, je trouve. D’autant plus que, entre nous, la vraie raison du succès du 12 ne tient ni aux astres ni au commerce mais à ce qu’il se trouve entre le 11 et le 13.

La bonne affaire !

Laissez-moi m’expliquer.

Le 11 et le 13 sont des nombres à fuir comme la peste. Les deux, pour commencer, sont impairs, ce qui n’est jamais bon. Pour le 13, c’est connu : jamais 13 à table, faire attention où l’on mets les pieds un vendredi 13, etc. La liste est longue et, si l’on remonte aux origines de la chose, on tombe bien évidemment sur La Cène, le dernier repas du Christ avec ses Apôtres, où ils avaient eu la riche idée d’être 12 +1 et où ça s’est très mal fini.

Voilà, 13, c’était un de trop.

Quant au 11, il a à peine meilleure réputation. Le 11 est un velléitaire. C’est un lève-tard, un feignant, un fraîchement converti, à la limite de l’arrivisme. D’où lui vient cette mauvaise presse ? De notre culture religieuse, une nouvelle fois. Ce sont les Évangiles qui ont estampillé l’expression « ouvriers de la onzième heure », plus précisément la parabole du même nom, connue aussi comme parabole de la vigne.

Si j’étais vache, je vous renverrais à Mathieu 20, 1-16, mais comme je suis bonne fille, je résume : tôt le matin, le propriétaire d’un domaine sort engager des ouvriers pour le travail de ses vignes. Il convient précédemment avec eux du salaire qu’il leur versera pour leur labeur : un denier. Mais, au cours de différentes heures de la journée, l’homme, qui a besoin de bras, continue d’embaucher d’autres ouvriers, si bien que les derniers rejoignent la vigne à la onzième heure, alors que les premiers ont commencé le travail à l’aube. Cependant, tous seront payés à égalité.

Ce n’est pas l’endroit pour faire l’exégèse de cette parabole, qui a à voir avec le traitement accordé, dans la religion, aux convertis, mais on peut retenir ceci : le moment auquel on s’implique, on s’engage, où on met les mains à la pâte n’a rien à voir avec la force ou sincérité des convictions.

Le rapport avec la présidentielle ? Christiane Taubira.

Là où ceux qui se sont levés tôt, les déclarés de la première heure, campent sur leur refus de s’y soumettre, Christiane Taubira accepte la primaire populaire, et les risques qu’elle comporte. Pour les premiers, le calcul est vite fait : c’est une opportuniste, une fausse figure providentielle, disons le : une candidate de la onzième heure !

Pour couper court à ces arguments, on rappellera ici un adage : Vox populi, vox Dei, qui n’est finalement qu’une autre façon, en l’occurrence politique, de s’opposer à tous les comptes d’apothicaire.

Ne pronostiquons pas, arrêtons les soustractions et les divisions : votons.

Deuxièmement, et j’ai gardé le meilleur pour la fin, savez-vous comment se termine la parabole de la vigne ? Qui l’emporte entre ceux du soir et ceux du matin ? Je vous laisse ici la morale de l’histoire, qui est je trouve fort démocratique : « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. »

Amen.

Jacqueline Phocas Sabbah
Mot à mot