Se couler dans le moule

Les mots de notre quotidien, anodins ou loufoques, parfois nous font de loin un petit clin d’œil, pour nous inviter à aller y voir de plus près. Mot à mot, une chronique pour suivre à la trace nos mots et leurs pérégrinations imaginaires.

Le verbe couler, de façon générale, ouvre sur de légères et agréables perspectives (je parle, bien entendu, au figuré) : qui ne rêve de « se la couler douce » ? de « couler des jours heureux » ? et que dire de s’en couler une »… ?

Oui, c’est bien tentant tout cela, sauf, allez savoir pourquoi, pour une expression, qui déroge à la règle : « se couler dans le moule ». C’est tout de suite moins engageant, je trouve. La fluidité du couler s’est comme qui dirait heurtée à la rigidité du moule. Fini de paresser et d’aller à sa guise, on rentre dans les clous !

Si l’on y regarde de plus près, on peut dire, je crois, qu’il y a deux sortes de moules. L’un assez bonhomme et bienveillant, au moins en apparence, l’autre strict, aux allures militaires. Autrement dit : le moule à gâteau et le moule à gaufre.

Le premier est un habitacle accueillant, d’où sortira une brioche dorée, appétissante et parfumée, le second un objet stupide et lourd, d’où sortira un abruti.

Je rends ici justice, bien sûr, à notre bon vieux Capitaine Haddock, qui, dans son inventivité un tantinet alcoolisée, avait vu juste !

Le moule du capitaine HaddockCes deux moules ont toutefois une chose en commun : le conformisme.

Brioche ou abruti, on est à chaque fois moulé en fonction d’un certain modèle, on prend la forme qui nous est attribuée et dans laquelle, bonne pâte, on se coule. De gré ou de force, d’ailleurs.

Si je n’ai d’autre destin que l’usine et la machine, je suis en train de mettre, comme Charlot dans Les Temps modernes, un pied, une main ou le corps tout entier dans le gaufrier. La machine est butée et finira par me tailler à son image.

Pire encore, si je marche au pas et en cadence, en rang par quatre, ou six ou huit, je suis fichu, le gaufrier s’est refermé. Je finirai formaté, bas du front, chair à canon.

Si je vais au contraire dans une institution pour jeunes filles, que j’apprends à repriser, à cuisiner et à coudre, j’ai mis mon petit peton, que dis-je, je me suis enfoncée jusqu’à la taille, dans le moule à gâteau (ou à tarte).

En y réfléchissant, je me dis que ces moules, finalement, sont parfaitement bien classés : les garçons, les filles, les gaufres, les tartes.

Heureusement que ces temps sont révolus…

Malheureuse, c’est sans compter sur Eric Zemm*** !

Le dossier que lui consacre l’Obs cette semaine a la vertu de nous remettre les idées en place.

D’un côté la virilité, de l’autre la féminité. Ou le grand retour de l’antagonisme entre le dur et le mou, le puissant et le sensible !

Chacun son rôle. La guerre ou les fourneaux.

Tout ceci, bien entendu, selon le polémiste-essayiste-journaliste-chroniqueur (ça en fait des choses) ! oserais-je dire, tout ceci selon le bougre de sauvage d’aérolithe de tonnerre de Brest ? Non, mieux, selon le bougre de phénomène de moule à gaufres de tonnerre de Brest ? Je trouve qu’on comprend mieux.

Comment s’en défaire ? (de cette dichotomie). L’humour ne suffira pas, j’en ai peur. Le plus efficace serait, à mon sens, de refuser une bonne fois pour toutes de se couler dans le moule…

Tous ces modèles, toutes ces normes et forme de pensée tartignoles et gaufrières je ne sais pas, moi, mettons-les à la casse, au rebut, à la ferraille, allez, pour le dire franchement, les amis, démoulons !

Jacqueline Phocas Sabbah

Mot à mot