L’Odyssée, chant XII, pour les électeurs de Mélenchon coincés entre Charybde et Scylla

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

La semaine dernière, je ne me sentais pas très bien. Voyant qu’un goût amer dans l’arrière gorge et des céphalées essentielles persistaient à me faire souffrir, j’ai été tentée, comme certains de mes concitoyens, de prendre un peu de Charybde et Scylla. Je sais que beaucoup d’entre nous ont eu recours à ce traitement en automédication, sans lire la notice, sans connaissance aucune des règles élémentaires de l’hexamètre dactylique et de la pharmacovigilance, voire en utilisant des produits dérivés vendus sur le marché de la littérature parallèle. C’est pourquoi je crois être de mon devoir de mettre mes compétences médicales au service de ceux de mes concitoyens dont je me sens proche sur un plan politique (comme ils sont peu nombreux, je ne voudrais pas qu’une erreur de dosage les fasse disparaître). Anticipant sur le loisir que me donnera mon prochain licenciement (j’exerce en effet la médecine littéraire dans un établissement public), j’ai donc résolu de leur administrer moi-même le remède, tout en prenant une dose au passage.

L'Odyssée, traduction de Philippe Jaccottet (La Découverte). Une ordonnance littéraire pour les électeurs de Mélenchon, par le Dr Sophie RabauCe médicament commence au moment où Circé donne des consignes de vote à Ulysse, sous couvert de lui indiquer la route à prendre pour rentrer à Ithaque. Circé est une sorte de spin doctor spécialisée dans le marketing des substances humaines animalisées. Elle gère aussi, quelque part sur une île, un centre de thalassothérapie où elle a reçu Ulysse et ses camarades de parti. Contrairement au candidat auquel nous avons donné notre suffrage, Circé est assez directive, peut-être parce qu’elle a déjà beaucoup de chose à faire et n’a pas le temps de fonder la sixième République. Elle prend donc les choses en main et explique à Ulysse comment il va devoir passer entre deux monstres marins tout aussi antipathiques et, pour tout dire, aussi dangereux l’un que l’autre. L’une, à droite, se nomme Scylla et c’est une « terrible aboyeuse » [1], un « affreux monstre », avec « douze pattes, six cous et sur chacun une tête effrayante avec trois rangs de dents nombreuses et serrées pleine de noire mort ». Circé dit, et on veut bien la croire, que « nul marin ne peut se vanter d’être encor passé là sans dommage ». Comme l’autre écueil est aussi à droite mais que Circé veut le différencier du premier, elle dit qu’il est « plus bas ». C’est Charybde qui engloutit tout ce qui passe, puis le vomit, et l’engloutit encore trois fois en un jour, bref propose clairement une surexploitation cynique des ressources humaines. Il ne faut pas non plus s’y frotter. Ulysse, comme nous, est bien embêté. Mais comme nous aussi, il se dit que peut-être, s’il évite un des monstres, il pourra lutter contre l’autre, qu’il sera assez fort : « Admettons, raisonne-t-il, que j’échappe aux malédictions de Charybde, pourrai-je si Scylla touche à mes gens, m’y attaquer en m’armant ? » Ce n’est pas du tout une bonne idée et Circé ne nous l’envoie pas dire : « Malheureux, tu ne rêves que travaux de guerre et combats ! ». On ne lutte pas contre Scylla l’aboyeuse et on n’essaie de pas lui lancer des pavés : « Car si tu t’attardais au pied de la roche à t’armer, elle, je le crains bien, repartant à l’assaut, te ravirait encore autant d’hommes qu’elle a de têtes. » Je rappelle à ceux de mes concitoyens qui auraient encore des tentations du côté de Scylla qu’elle a tout de même beaucoup de têtes, et qu’il ne vaut donc mieux pas essayer de l’attaquer directement. Circé donne alors à Ulysse une drôle de consigne de vote, que je suis bien obligée de transcrire : on ne se bat pas et on limite les dégâts, c’est-à-dire que lorsque Charybde est en activité, on va vers Scylla mais en vitesse, pas très longtemps, et on tente de perdre le moins d’hommes possible. L’idée de Circé, si je la suis bien, est qu’il vaut mieux perdre quelques citoyens qu’engloutir tout un pays : « Il vaut toujours mieux sur un bateau pleurer six compagnons que l’équipage tout entier. » On pourrait dire qu’en gros Circé défend à la fois la politique du pire et du moindre mal, ou du pire qui est un moindre mal, ce qui ne nous aide pas beaucoup.

Je suis d’accord : la potion est amère. Ulysse dit que le conseil est « malaisé à suivre » et on le comprend. Il veut en découdre, Ulysse, c’est son côté toto. Quand ils arrivent avec le bateau à l’isoloir, il décide de tenter le coup quand même ; il fait un truc pas très sympa : il ne dit pas à ses compagnons ce qu’il sait de Scylla parce qu’ils auraient trop peur, et il décide de revêtir son armure. Il voudrait bien vaincre les deux monstres à la fois par ses seules forces. On ne peut pas le désapprouver. Mais ça ne marche pas : Scylla prend six hommes à Ulysse, un par tête, et ce n’est pas très beau à voir : « Je ne vis que leurs pieds et leurs mains au-dessus » et « ce fut bien là le plus déplorable des coups ».

Sans doute ressentez-vous, comme moi, un léger trouble après l’administration de ce remède : il nous est raconté que Circé a donné une consigne de vote qu’Ulysse n’a pas suivie et que pourtant tout se passe exactement comme Circé l’avait dit : Scylla a tué six hommes, soit un homme par tête. Ce trouble, toutefois, n’est que l’envers d’une première consolation : si, quand on ne suit pas des consignes de vote, il se passe ce qui se serait passé si on les avait suivies, on comprend peut-être mieux pourquoi « notre » candidat n’a pas trouvé utile de nous en donner. Sur ce point je le trouve plus honnête que Circé qui se la joue un peu avec ses éléments de langage et son plan de com.

Mais vous trouvez, et moi aussi, que le remède est plus palliatif qu’autre chose : dans tous les cas on va y laisser des plumes. C’est ici que j’aimerais faire jouer ma connaissance de la pharmacopée. L’Odyssée contient toujours la solution mais pas toujours à l’endroit où on l’attend. Dans cette histoire à tous les coups tu meurs de Charybde et Scylla, un symptôme doit retenir notre attention. Circé fait tellement peur à Ulysse avec ses monstres qu’il oublie de faire ce qu’il fait d’habitude et qui lui réussit très bien. Ulysse perd ses réflexes élémentaires ; il veut combattre en armes ; il se prend pour Achille le butor. Mais depuis quand Ulysse attaque-t-il la tête première ? Ulysse, quand il n’est pas troublé par les spin doctors, il ruse, il fait boire du vin aux sales cyclopes nationalistes, il fout la merde dans la gestion de la dette à Ithaque en organisant des appels d’offre avec concours d’arc où il est sûr de gagner et, avant, quand on veut le faire partir à la guerre, il fait semblant d’être fou. La ruse, ça consiste en ça : ne pas se battre, prendre patience, pas très longtemps, le temps de réfléchir un peu, et puis affoler le monstre, les monstres qui essaient de nous affoler. On ne se laisse pas hypnotiser par les aboiements de Scylla ou les vomissements de Charybde, on fait un petit détour, on fout le bordel, un grain de sable dans le gros mécanisme de cette sale créature marine (qu’une des têtes mange l’autre, qu’elle se mange elle-même Scylla) et de son voisin en bas à droite avec la grande bouche avide (qu’il se gonfle d’eau, éclate ou s’engloutisse tout seul). Reprenons. Raisonnons. Faisons ce qu’Ulysse aurait dû faire s’il n’avait pas été tout troublé par la consigne de vote de Circé. Nous, des consignes, on n’en a pas ; c’est l’occasion ou jamais de prendre un peu de recul.

Car ce ne sont pas seulement les monstres qui font peur à Ulysse, c’est l’idée qu’il n’a pas le choix, que tout va se décider dans ce détroit. Convenablement administré, notre médicament a pour effet bénéfique de nous rappeler que l’on n’est jamais obligé de passer par la route que l’on nous dit inévitable. Imaginons d’autres chemins pour arriver à l’étape suivante. Posons la question qu’Ulysse ne pose pas à Circé : il n’y aurait pas, par hasard, un itinéraire bis ?

Ou plutôt une autre question qu’Ulysse devrait vraiment se poser : « Dans quel monde suis-je donc arrivé pour m’oublier à ce point, pour ne plus savoir ruser, pour être obligé de passer entre deux monstres ? ». Dans l’Odyssée, à partir du moment où il passe le Cap Malée (c’est au sud du Péloponèse), Ulysse est dans un drôle d’univers plein de sirènes et d’ogres ; il ne voit plus le soleil, ne sait plus s’orienter ; où est l’est, l’ouest, la gauche, la droite, il ne sait plus trop et pourtant d’habitue il sait, c’est un bon marin. Et maintenant ce détroit avec ces deux monstres, l’obligation et en même temps l’impossibilité de choisir, le piège. Dans quel monde sommes-nous arrivés, nous qui navivotons, pour être pris à un même piège. Comment sortir de ce monde et vite encore ?

Comme vous, comme Ulysse, je suis un peu affolée. Comme vous, comme Ulysse, je vais tenter de passer dimanche par la route des deux monstres et de perdre le moins de femmes et d’hommes possible avec mon bulletin si petit quand je le compare à l’aboyeuse et à l’engloutisseur. Je me sens moins mal cependant à l’idée que l’urgence, maintenant, est ailleurs, qu’il faut apprendre et vite à mettre du vin dans le jus de raisin de nos cyclopes, apprendre à souler, pour les abattre, ceux qui sont déjà ivres de pouvoir. Quoi que nous fassions dimanche, construisons des cachettes pour abriter ceux de nos compagnons les plus menacés par Charybde et par Scylla et vite, apprenons à prendre des obliques, à échapper, à affoler les monstres, à ruser.

Dr Sophie Rabau
Ancienne interne des bibliothèques de Paris
Professeur.e agrégé.e de médecine littéraire ancienne et moderne
Chef.e de clinique résistant.e à l’Université de Paris 3
Ordonnances littéraires 

[1] J’utilise pour ce traitement le conditionnement de Philippe Jacottet distribué par les laboratoires “La Découverte”.