Martin Veyron, pour les obsédés du parpaing

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Toto (afin de préserver l’anonymat blablabla…) est un petit garçon qui aime jouer au Lego. Toute une agglomération s’épanouit sur la moquette de sa chambre couleur poireau, des citadelles, des phares et des châteaux poussent dans le couloir, des débris de forteresse colonisent même la cuisine et le salon. Des tourelles, des garages, des buildings, il en met partout, c’est d’un pénible, mais voilà, personne n’ose dire à Toto : “Range-moi ces Lego, c’est bien joli, mais c’est l’heure du dodo”. Cet enfant ne bricole pas, il édifie, il érige ! C’est merveilleux tant d’imagination, ne pas contrarier son ego. J’imagine ce scénario très niais, car je ne sais comment le justifier : Toto, maçon recalé, est devenu promoteur immobilier. L’appât du gain sans doute, la cupidité bien sûr, ont dévoyé cette pauvre âme qu’il est bon de recadrer. Lui et ses copains bousillent mon littoral, ma campagne. Ils polluent mon air, grignotent mon champ de vision. Et si leurs noms se toisent en lettres capitales sur bien des façades, dessous, des parkings chatouillent bientôt l’Australie.

Ce conseil est pour toi, l’homme pressé, l’obsédé du parpaing, de la bétonnière, de la brique alvéolaire ! Je le pressens, tu es concret, point de temps pour la lecture, ce passe-temps ridicule : rien de mieux que des petits dessins pour tout bien t’expliquer.

 

Ce qu’il faut de terre à l’homme, de Martin Veyron, éditions Dargaud, sortie le 22 janvier 2016  (BD adaptée de la nouvelle de Tolstoï, parue en 1886

Lis, s’il te plaît, cette très belle BD de Martin Veyron, ce génie incontesté du 9ème art que vénèrent la reine Claire Bretécher, moi et tant d’autres : Ce qu’il faut de terre à l’homme (Dargaud), est adaptée de la nouvelle de Léon Tolstoï, parue en 1886. Indémodable. Édifiante, crois-moi. “Si seulement j’avais plus de terre”, c’est le leitmotiv qui obsède, tout comme toi, Pacôme, ce paysan et père de famille. Nous sommes à la fin du XIXe siècle en Sibérie, et si la vie est un labeur harassant, elle lui sourit pourtant. Les efforts payent, au fil des saisons, merveilleuse palette que celle de Veyron, d’ailleurs, précisons. La réussite et le gain le grisent, Pacôme agrandit avec succès le domaine qu’il a racheté, trahit sans scrupule la belle amitié du voisinage, faite de solidarités, lors des moissons. Et quand des Bachkirs offrent de lui céder tout un territoire, selon le périmètre qu’il parcourra d’ici la tombée de la nuit, Pacôme s’emballe, il perd la boule : avide, il avalera des kilomètres jusqu’à mourir d’épuisement. Que faudra-t-il alors de terre à cet homme ? Je te le demande ? Le périmètre exact de sa tombe, rien de plus, nous répond Tolstoï, une tombe creusée sur-le-champ par le destin, hilare, d’avoir toujours raison.

Christelle Dierickx
Ordonnances littéraires

Martin Veyron, Ce qu’il faut de terre à l’homme, éditions Dargaud, janvier 2016

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