À ceux qui tremblent encore (Carlos Ghosn n’est pas concerné), Des gens comme eux

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Certains tremblent, d’autres s’en dispensent. Certains, comme bien des lanceurs d’alerte par exemple, croupissent en des prisons de nature variée pour avoir dit la vérité quand d’autres, convaincus de malversations financières, d’abus de confiance et de détournements astronomiques variés, s’envolent en jet malgré trois passeports confisqués vers une demeure de luxe dans un pays qui n’appliquera pas la justice jugée injuste d’une contrée jugée trop sévère.

L’argent.

L’argent fait la différence. Avoir 130 millions de côté permet de payer des cautions exorbitantes, de s’en tamponner le coquillard et d’embaucher une société de sécurité privée de pointe pour s’enfuir en jet privé à l’autre bout du monde. Ainsi va la vie des grands de ce monde. Indifférents à tout ce qui n’est pas leur trajectoire, leur train de vie, leur volonté, leur soif de luxe, de pouvoir et de richesse.

Indifférents au reste de l’humanité.

Ces gens-là ne tremblent pas.

Ailleurs, parfois, les hommes continuent à vivre. Avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de grandeur ou de bassesse.

Et les livres, eux, toujours, les racontent (est-ce donc là que l’humanité, envers et malgré tout, se niche ?).

Samira Sedira, Des gens comme eux, éditions du Rouergue, 2020Dans le dernier roman de Samira Sedira, Des gens comme eux, cinq membres d’une même famille sont assassinés par un voisin dans un village de montagne, quelque part en France. Que faire d’un tel fait divers ? Le raconter, le réécrire, le réinventer, le faire passer par le filtre du regard d’une femme, mais pas de n’importe quelle femme : la femme de l’assassin. Celle-là même qui a vécu au plus près le huis clos villageois, le parcours de celui qui en viendra à tuer, les échanges, les fascinations, les gênes, les rancœurs, le racisme latent, les problèmes d’argent. Par les yeux de celle qui n’est « qu’un bout d’humanité tremblante. Une meurtrière par procuration », la romancière retrace au plus près le drame à venir et déjà annoncé, sa plume agile décrit les faits, les gestes, les mots des protagonistes principaux comme ceux et celles qui peuplent le village et lui donnent corps.

Ce sont, par exemple, « les deux anciens du village » : « À l’état civil, c’est Lucien et Léon. Lucien est gros et bavard, Léon, plus discret, ressemble à une nouille ». Deux vieux dont les silhouettes pointent malicieusement au fil du récit.

Ce sont aussi les jeunes du village : « Assis à leur table à siroter leur panaché, ils prononçaient chaque phrase, sur un ton monocorde, comme si aucune n’avait de sens, ou qu’au contraire, toutes possédaient le même, C’est normal une bite qui courbe à droite ? – Pas normal, suicide-toi, c’est mort ».

Il faut savoir scruter le coin et ceux qui l’habitent, en enregistrer les soubresauts ou la morne platitude, avant d’en exposer les drames..

Avant de tenter de dépeindre celui qui tuera, a tué, son procès, raconté en des allers retours entre l’avant et l’après, avec le basculement fatal. « J’ai respiré l’odeur de ta sueur. Profondément. C’était ton odeur, et ça n’était plus ton odeur. Il y avait un relent âcre, comme si elle avait tourné ». Car, oui, les hommes peuvent tourner. À l’aigre.

« Au défilé des témoins, tout le monde a rapporté la même chose. Rien ne laissait présager que ça arriverait. Rien. »

« ‘Normal’ c’est le mot qui est revenu le plus souvent au cours de ton procès. Monsieur Guilllot était un homme normal. On parlait de toi au passé, comme si tu n’existais plus. Et c’était sans doute le cas. Dans ton box, tu paraissais mort. Blanc et accablé de fatigue. »

Normal. Fatigué. Blanc.

Aigre. Meurtrier.

Après la violence et les meurtres, après le procès, restent les interrogations. Sur ce qui s’est passé, bien sûr, sur ce qui a pu tout déclencher, sur la culpabilité des uns et des autres. Et puis, comme un point d’interrogation suspendu gravement au-dessus de la scène, « une humanité tremblante ».

Tremblante, oui.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

Samira Sedira, Des gens comme eux, éditions du Rouergue, sortie le 8 janvier 2020, 144 pages, 16,50 €