Rodolfo Walsh en 36 vignettes (1-16)

Il y a quarante ans, l’écrivain et journaliste argentin Rodolfo Walsh mourait dans une rue de Buenos Aires, tué par les soldats de la junte militaire. L’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II lui rend hommage.

 

1

Une drôle de note, glissée entre les cahiers saisis par la dictature peu avant ta mort, dit ceci : « On m’appelle Rodolfo Walsh, quand j’étais enfant, je n’arrivais pas à trouver ce nom convaincant, je me disais par exemple qu’il ne m’aiderait pas si je voulais devenir président de la République. »

 

2

Clouée avec des punaises à l’arrière de la bibliothèque dans la pièce où  le narrateur travaille à Mexico, se trouve la photo d’un homme de 40 ou 50 ans, il a un début de calvitie et de grosses lunettes, il regarde par terre. Quand le narrateur fait une pause pour fumer, il tourne la tête et se demande : « Suis-je sur la bonne voie, vieux frère ? ». On s’invente un mode de vie quasi monastique pour survivre à Mexico et à ce que Brecht appelait « les temps sombres ». Parler avec toi, Rodolfo Walsh, c’est parler avec l’un de nos saints laïques. Habituellement, tu ne réponds pas, tu doutes autant que moi. Tu as inventé pour nous le nouveau journalisme en Amérique latine, la possibilité d’aborder jour après jour l’information avec des armes empruntées à la littérature, mais sans s’éloigner d’un centimètre de l’enquête approfondie. Bizarrement, personne ne te reconnaît ; de temps à autre, on me demande si c’est Woody Allen sur la photo, ou bien un journaliste célèbre de la télévision mexicaine. La question me fournit toujours un prétexte pour raconter cette histoire.

 

3

Un érudit nomme la petite ville où tu es né « Épouvantail d’écorce », Rodolfo, toi tu traduis à partir de la langue originale indienne et tu donnes à l’endroit un nom moins prosaïque, « Cœur de bois ». Il s’agit de Choele Choel, à presque mille kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires, dans la province de Río Negro. Pour Rodolfo, c’est la faute au nom de son village natal si plusieurs femmes l’ont traité lui aussi de « cœur de bois ».

Rodolfo Walsh Gill, tu es né le 9 janvier 1927 ; ce qui comptera, ce sont tes origines irlandaises et la compagnie permanente de la pauvreté, qui au fil des années deviendra l’angoisse de la classe moyenne au moment de boucler la fin du mois.

Tu parleras peu de ton père, qui meurt quand tu es adolescent. Une fois, tu diras qu’ « il parlait aux chevaux, mais l’un d’eux l’a tué ».

Confié à ta grand-mère, tu entres dans un pensionnat irlandais pour enfants orphelins et pauvres, avec des maîtresses et des bonnes sœurs qui pratiquaient avec leurs élèves la privation de nourriture et les châtiments corporels, à coups de règles, de cannes ou de poing. Au moins, l’expérience t’apporte une profonde connaissance de l’anglais et le sens de la solidarité à l’égard et de la part des opprimés. Aucune expérience n’est vaine et ces dures années deviendront l’un des matériaux les plus féconds pour ta littérature.

 

4

Tu commenteras des années plus tard quelques-uns de tes métiers : « le plus spectaculaire : laveur de vitres. Le plus humiliant : plongeur dans un café. Le plus bourgeois : revendeur d’antiquités. Le plus secret : cryptographe à Cuba ».

 

5

En 1944, raconte ta fille Patricia, tu commences à exercer tous les métiers de l’industrie éditoriale, comme préparateur de copie, correcteur de style, traducteur et auteur d’anthologies pour les éditions Hachette, et en 1951, tu fais tes débuts comme journaliste dans des revues populaires.

 

6

Rodolfo Walsh, Variaciones en rojo, Hachette, Buenos Aires, 1953Walsh : « Mon premier livre incluait trois nouvelles policières (Variations en rouge, L’aventure des épreuves d’imprimerie, Assassinat à distance), un genre que j’ai aujourd’hui en horreur. Je l’ai écrit en un mois, sans penser à la littérature mais pour m’amuser et pour l’argent. »

Nous sommes en 1953. Même si García Márquez juge ces trois textes « éblouissants », de l’avis d’un lecteur fanatique de romans noirs, ils sont simplement mineurs ; il s’inscrivent plus dans la logique des livres à énigme de la collection Séptimo Círculo jadis dirigée par Borges que dans celle de tes propres traductions des grands auteurs du genre : Raymond Chandler et Horace McCoy.

 

7

Tu traduis, tu signes des prologues, tu édites, mais tu ne crées pas. Tu ne te sens pas à la hauteur ? À la hauteur de quoi ? De la littérature que tu traduis et que tu aimes ? De celle que l’on devrait être en train d’écrire en Amérique latine ? Tu écriras : « J’ai gardé le silence pendant trois ans, je ne me considérais à la hauteur de personne. »

 

8

Suivent les histoires du commissaire Laurenzi, une évolution du polar classique, écrites entre novembre 1956 et septembre 1961 et publiés dans des revues. Entre 1951 et 1961 tu écris en plus d’autres histoires policières, regroupées sous le titre Histoires pour tricheurs. Tu ne les apprécies pas beaucoup, mais on y dénote un souci de la réalité. La réalité du quartier ? Du langage ?

Tu écriras : « La littérature est entre autres choses un cheminement laborieux à travers notre propre bêtise. »

 

9

Et soudain :

Tu habites à La Plata, tu fréquentes un club d’échecs. Quelqu’un te souffle à l’oreille une phrase énigmatique : « Un des fusillés est vivant ». De quels fusillés parle-t-il ? Six mois plus tôt avait eu lieu un soulèvement péroniste dirigé par le général Valle, exécuté sans pitié. Au cours de la répression qui suit, une douzaine de personnes sont arrêtées et enfermées dans une maison, plusieurs ne sont même pas des militants péronistes ; les prisonniers sont conduits dans la décharge de José León Suárez, dans les environs de Buenos Aires, où ils sont fusillés à 23h30.

Nous sommes en décembre 1956, un jour de chaleur, et tu commences une enquête qui te conduit jusqu’à Juan Carlos Livraga. « Je ne sais pas ce qui m’attire dans cette histoire confuse, lointaine, remplie d’invraisemblances. » Tu tiens déjà une interview mémorable, mais tu poursuis l’enquête et tu découvres que cinq détenus ont été assassinés, certains achevés après la fusillade, mais qu’il y a de façon surprenante sept survivants, dont plusieurs gravement blessés. Et tu trouves aussi que la fusillade a été justifiée par une loi martiale promulguée presque deux heures après les faits. Il s’agit d’un assassinat, un crime d’État.

« J’ai été gagné par l’indignation. » Tu reconstruis, tu dresses des portraits des morts, du soi-disant procès, tu reprends les enquêtes ; tu retrouves la trace des témoins survivants ; tu approfondis, tu traques le plus petit détail. La colonne vertébrale de l’histoire, comme toujours ce sont des gens, pas seulement des silhouettes. Tu es « loin d’être péroniste », se souvient Eduardo Jozami, mais tu es pris, comme toujours, par la cause des innocents.

Tu as un formidable grand reportage entre les mains mais « je le propose dans tout Buenos Aires et personne ne veut me le publier ». Finalement, plusieurs articles sortent dans un quotidien et dans la revue Mayoría.

Rodolfo Walsh, Operación Masacre, primera edición, ediciones de La Flor, 1957Tu es contraint à la clandestinité, certains de tes informateurs sont arrêtés et torturés. En 1957, c’est la sortie du livre Opération Massacre. Dans la réédition de 1964, celle que nous connaissons en Amérique latine, tu resserres le texte, tu le rends un peu moins littéraire, les faits parlent d’eux-mêmes, mais tu ne renonces pas à utiliser les ressources de la fiction. Tu ajoutes un prologue où tu racontes comment tu as écrit l’histoire.

Le livre est un succès, plus tard on se rappellera qu’il est de deux ans antérieur à De sang froid de Truman Capote.

 

10

En 1958, tu trouveras un nouveau sujet qui sera publié dans la revue Mayoría : l’histoire du meurtre de l’avocat Marcos Satanowsky et de la complicité des services secrets de la police qui, dans l’enquête, passent sous silence la tentative de prise de contrôle du quotidien La Razón. Une édition pirate (Crimen Satanowsky, Editorial Verdad) circule cette même année, mais ce sera seulement en 1973 que tu la reprendras et la réécriras dans le livre L’Affaire Satanowsky.

Rodolfo Walsh: investigación sobre el caso Satanowsky en la revista Mayoría, 30 de octubre 1958

Tu as trouvé un chemin mais tu ne l’empruntes pas.

 

11

Attiré par la chaleur de la révolution cubaine, tu te retrouves à La Havane où tu rejoins le service grandes enquêtes de la nouvelle agence Prensa Latina, créée à l’initiative du Che et dirigée par le journaliste argentin Jorge Ricardo Masetti, qui avait été l’un des premiers à raconter la guérilla dans la Sierra Maestra. T’accompagnent García Márquez, García Lupo et de temps à autre Roque Dalton, qui vient rendre visite à la rédaction.

 

12

Sont-elles prises à Cuba ? Dans la revue Maíz on trouve deux photos illustrant un article de Ricardo Piglia, qui te montrent accroupi dans la mer. Ton reflet dans l’eau ? Maillot de bain, lunettes, début de calvitie. Observation attentive des pieds dans l’eau, ce ne sont pas de poissons. Ton image floue ? Rodolfo Walsh

 

13

García Márquez raconte : « Ce soir-là, comme presque toujours à La Havane, il portait un pantalon en toile très sombre et une chemise blanche, sans cravate, avec les manches retroussées jusqu’aux coudes. Masetti me demanda : ‘De quoi est-ce que Rodolfo a l’air ?’. Je n’ai pas eu besoin de réfléchir, c’était tellement évident :  ‘D’un pasteur protestant’, répondis-je. Masetti répliqua, radieux : ‘Exact, mais d’un pasteur protestant qui vend des bibles au Guatemala’. »

Il s’agissait de monter une opération journalistique mais aussi de développer des activités d’espionnage durant cette année 1961 que, sans craindre l’adjectif, nous pourrions qualifier d’explosive, l’objectif étant de s’infiltrer dans la fourmilière où s’organisait, avec l’appui du gouvernement guatémaltèque, une invasion de Cuba révolutionnaire organisée par la CIA avec l’appui des exilés cubains, opération qui passerait à la postérité sous le nom de Baie des Cochons.

Finalement, ça ne s’est pas fait. Ce n’était pourtant pas l’envie de passer à l’action, d’être un autre pendant un temps qui te manquait. Mais l’arrivée sur le télex de Prensa Latina d’un message de l’agence Tropicable t’a conduit vers une autre histoire.

Rodolfo Walsh jugando ajedrezLe jeu d’échecs t’avait mené aux assassins dans Opération Massacre, et la mentalité du joueur d’échecs t’a mené aux mots croisés ; la cryptographie et le journalisme t’ont poussé à tenter de déchiffrer ce message codé.

Miguel Bonasso m’a raconté l’histoire, qui est ensuite devenue un article pour les pages faits-divers de la revue Siempre. Muni du message codé, tu es parti faire un tour chez les bouquinistes de La Vieille Havane et, avec l’aide de deux ou trois vieux manuels de cryptographie, tu t’es enfermé pour essayer de déchiffrer le texte. Peu après, triomphant, tu es allé trouver Masetti. Il s’agissait du rapport détaillé d’un agent de la CIA basé à l’ambassade des États-Unis au Guatemala sur la préparation de la brigade d’invasion dans des camps d’entraînement de l’hacienda de Retalhuleu, une ancienne plantation de café dans le nord du pays,

 

14

Le narrateur, qui pêche par puritanisme, est surpris. Il te voyait comme un Irlandais d’Amérique du sud, ancien catholique plutôt rigide ; mais dans tes journaux intimes et tes notes pour de futurs écrits, il y a plusieurs allusions aux prostituées. « Il n’y a nulle part de putes comme à La Havane, derniers éclats d’un monde qui s’écroule. »

 

15

Ceux qui n’écrivent pas croient parfois que la littérature se mitonne dans la solitude, et ce n’est pas vrai du tout. Elle se mitonne dans la chaleur de la vie. Il s’agit le plus souvent de retourner la vie dans tous les sens et d’accumuler les idées pour qu’elles deviennent des mots.

Grâce à la magie de YouTube, je t’écoute lire Cette femme (Esa mujer), enregistré en 1966. La meilleure nouvelle de la littérature argentine selon beaucoup, de la littérature latino-américaine selon d’autres dont je fais partie. L’histoire est racontée à travers un dialogue entre un journaliste et le colonel qui a enlevé le cadavre de Evita Perón. Les banalités, la précision des descriptions, la façon indirecte de révéler la vérité, la structure faussement théâtrale. Brillant. Tu avais commencé à écrire la nouvelle en 1961 et tu l’as terminée en 1964.

 

16

Sur le chemin du retour depuis Cuba vers l’Argentine, tu passes par Madrid et tu te rends à la résidence du général Juan Domingo Perón en exil, dans le quartier de Puerta de Hierro. Il n’y a pas de traces véritables de cette conversation, ni d’assurance qu’elle a eu lieu. Tu n’es pas péroniste, tu ne l’as jamais été, mais tu te sens proche du peuple péroniste, et avec la résistance ouvrière en particulier.

Parmi les notes diverses et variées que tu laisseras, que la future dictature saisira dans la maison de Tigre et qui seront récupérées miraculeusement des années plus tard à l’ESMA (École supérieure de mécanique de la marine argentine), le plus important est peut-être le brouillon – en six versions différentes – d’où vient cette permanente insatisfaction face à tes propres écrits ? – d’une nouvelle qui devait s’intituler Cet homme (Ese hombre). Les échos de Cette femme sont évidents. Il s’agit d’une conversation entre un personnage que tu appelles un « militant de gauche abstrait » et Juan Domingo dans son exil madrilène, qui n’est jamais mentionné par son nom. Ce qui est fascinant dans la nouvelle, sur laquelle tu as travaillé pendant des années, ce sont les notes que tu as écrites pour donner forme à la version définitive :

« L’homme n’est pas ni ne peut être ce que les autres voudraient qu’il soit. »

« Même si les choses que l’homme dit sont conciliables avec le système, lui au contact du peuple cesse de l’être. »

« L’homme est un vieux rusé et poli. »

« Entre l’homme et le peuple, il y a un secret que le peuple ignore, et si ça se trouve, l’homme aussi. »

Il s’agit peut-être de l’analyse la plus précise de ce phénomène, si incompréhensible pour beaucoup, qu’est le péronisme en Argentine.

Paco Ignacio Taibo II 
Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis
À suivre