Russie-Pays de Galles : “Jeux de chat, pleurs de souris” (proverbe russe)

Mon père, comme bien des pères, regardait le foot à la télé. Moi, comme bien des petites filles, j’évitais. Voir ces hommes, toujours des hommes, presque deux douzaines, courir après un ballon ne m’intéressait pas, allez savoir pourquoi d’ailleurs, puisque quand ils n’étaient plus que deux sur un court de tennis après une balle, alors là j’adorais. Je crois que ce qui me dérangeait, dans ces matchs, c’était le bruit. Cette cacophonie agressive qui envahissait la maison, cris, chants guerriers, voix surexcitées, coups de sifflet, cornes de brume… Le foot, ça gueule.

Plus tard, bien plus tard, j’ai pu me retrouver, à l’occasion, entraînée par les uns ou par les autres, devant un match. J’ai fait avec, oubliant un peu ma répugnance. Au fond, il m’est arrivé avec le foot ce qui nous arrive souvent avec les gens que l’on déteste de loin, mais qu’on a plus de mal à trouver intégralement mauvais dès qu’on les fréquente. Vu de près, l’humain, avec ses grains et ses aspérités, a toujours un petit quelque chose de touchant.

Ce soir, en rentrant chez moi, j’ai croisé mon voisin du troisième, celui qui jamais ne m’adresse la parole, qui m’a cette fois regardée, oui, regardée, et m’a parlé, oui, parlé : “Vous suivez l’Euro ? Aujourd’hui, on a Russie-Pays de Galles !”. Mon voisin du troisième parle donc, il dit des mots à haute voix, ce que je ne savais pas, il sourit presque, il regarde le foot.

J’allume la télé pour tenter de voir un peu ce qui rend la parole aux hommes muets. Rien sur les premières chaînes, je cherche, et brusquement, ça y est, des hommes droits et concentrés habillés de rouge d’un côté, de blanc de l’autre, sur une surface verte impeccable. La ville de Toulouse, où se déroule la chose, a paraît-il investi un million et demi d’euros dans une pelouse hybride (moitié vraie, moitié fausse) qui a ensuite bénéficié d’une cure de trois mois de luminothérapie pour un demi-million supplémentaire. Mazette. Les joueurs s’élancent. Je réalise alors que je suis abonnée à une chaîne spécialisée dans le sport : il y a des choses sur moi-même que j’ignore. J’éteins le son, me débarrasse des cris, du brouhaha, des insultes, des encouragements, des commentaires, toute cette écume peu ragoûtante. Restent les images.

Mon voisin du troisième regarde, c’est sûr, je me demande quelle équipe il soutient. On peut suivre sans prendre parti, bien sûr, pour la beauté des corps et des mouvements. Sauf que lui doit être homme à choisir, c’est évident, on parle là d’un individu qui a fermement refusé de me saluer durant douze ans avant de rompre la glace, d’un coup d’un seul, ce soir. Prise de court par l’énormité de ce salut, j’ai à peine répondu, quand j’aurais pu tant dire, c’est idiot, quand j’aurais pu lui demander s’il aimait le foot, le tennis, la Russie, la vodka, les poireaux gallois, boire une bière devant l’écran, s’il était seul, toujours, face aux joueurs, s’il avait des amis, s’il en avait eu, s’il avait été marié, s’il voyait des gens parfois, parce qu’on ne dirait pas, voyez-vous, l’homme pue la solitude, celle qui colle au corps et à l’âme et raidit les gestes et les paroles.

Coup d’œil à l’écran. Il se passe des choses. But, déjà, des Gallois. Mon voisin du troisième doit jubiler, se lamenter, ou s’en foutre. Tout à l’heure, il a parlé. J’aurais dû mieux répondre. Je rejoue la scène, imagine les répliques, il aurait évoqué la Russie ou le pays de Galles, je l’aurais relancé, et là il m’aurait raconté son enfance passée là-bas, ou la femme russe ou galloise autrefois aimée. Exit la silhouette sèche et taiseuse croisée depuis des années, j’aurais enfin pu remplir un peu tout le vide. Je vais me chercher une bière.

Encore un but. Taylor a marqué.

Si vraiment cette femme l’a aimé, pourquoi n’est-elle plus là ? Elle est partie. Elle l’a quitté pour un arbitre de foot. Elle est morte dans un tragique accident. On l’a envoyée dans un camp de prisonnières russes ou garder des moutons au pays de Galles. Le type, forcément, n’a pas su faire son deuil, il s’est recroquevillé, seul, troisième étage gauche, paillasson marronnasse, jamais de bruit, jamais un regard.

Très belle frappe galloise. “La défense russe, c’est du gruyère.”

Mon voisin, c’est certain, doit suivre le match sans s’émouvoir. Quand on a vécu ce qu’il a vécu, on ne s’énerve pas pour si peu.

Le commentateur s’enthousiasme pour le “formidable petit peuple rouge”. Il parle des Gallois, bien sûr. A l’écran, gros plan sur l’entraîneur russe, survêtement blanc, traits épais, regard fixe, pas rassurant. Je suis mieux chez moi que dans ce stade.

J’entends des cris. Certains dans le quartier regardent le foot, les fenêtres sont ouvertes. Je me demande si mon voisin hurle lui aussi. Regardait-il les matchs avec la femme autrefois aimée ? Pense-t-il à elle devant son écran ? Pense-t-il à elle tout le temps, tous les jours, quand il gravit les marches jusqu’à son appartement, quand il ne me salue pas ou quand il me salue ? Me saluera-t-il demain, me saluera-t-il après la fin de l’Euro ? M’a-t-il vraiment salué tout à l’heure ?

Mi-temps.

Pubs. Les annonceurs ont mis le paquet sur les voitures, et qui dit voiture dit virilité tranquille, assumée, propre, élégante, ambiance sonore feutrée sur des routes tout en courbes, loin des rugissements du stade. Je reprends une bière.

Fin de la mi-temps. Mon voisin du troisième se demande peut-être si je suis devant la télé. Une quarantaine de marches nous séparent, autant dire rien du tout. Mais se souvient-il seulement de moi ?

Coup franc pour les Gallois.

En fait, je m’en fous de ce match, je pourrais tout aussi bien éteindre, aller dormir, écouter de la musique, prendre un bouquin, faire la vaisselle, arroser mes plantes, il y a tant de choses à faire, tout le temps, et moi je suis là à regarder le foot parce que le type du troisième m’a saluée tout à l’heure, il m’a saluée et m’a parlé du match et me voilà plantée devant ma télé… J’ouvre une nouvelle bière.

Troisième but des Gallois. J’ai vu Gareth Bale le marquer, mon voisin aussi, forcément. C’est bien. C’est douillet. On est là, tout proches, on regarde le foot, lui chez lui et moi chez moi, la vie étant ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas, allez, c’est pas si mal. A la tienne, camarade.

Quand je pense que, chaque soir, chacun gravit ses étages, marche après marche, puis se retire dans son petit espace. Ce soir on a un peu parlé.

Sifflet de l’arbitre. Fin du match. Déjà ? J’ai dû m’assoupir.

Le pays de Galles a gagné : 3-0.

C’est terminé.

Alors maintenant quoi.

Maintenant, rien.

Je vais me coucher.

Les hordes de supporteurs vont pouvoir enfiler leurs gants de kick boxing, mettre leurs protège-dents, se déverser dans les rues, hurler, boire, se bastonner, vomir leurs tripes et faire couler des litres et des litres de bière, du sang aussi peut-être.

Dans quelques heures, les rues seront poisseuses.

Demain, l’Espagne affronte la Croatie. Penser à racheter des bières.

J’ai un tas de trucs à raconter sur l’Espagne. Il va bien falloir qu’on se parle.

Nathalie Peyrebonne

Nathalie Peyrebonne enseigne la littérature espagnole classique à la Sorbonne Nouvelle, écrit (deux romans publiés à ce jour, Rêve général et La Silhouette, c’est peu chez Phébus), lit beaucoup, du neuf comme du vieux. Chaque semaine elle rédige des des ordonnances littéraires dans délibéré

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