XLI. Tu parles tigre, à présent ?

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par Auguste et Alberte un couple d’ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali  ibn-el-Fahed,  le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a connu la gloire internationale et la déchéance de l’artiste mélancolique.  Un jour, son dompteur disparaît, en laissant opportunément quelques indications permettant de le retrouver. Il embarque sur le Circus, où il retrouve son dompteur plus tôt que prévu. Mais il y a des pirates, une tempête, et finalement un naufrage durant lequel ils se séparent, Ali ayant lu dans les astres qu’il devait se rendre en Égypte, tandis que son tigre devait atterrir ailleurs, en un pays lointain plus à l’est. Il a atterri, a été conduit par un mystérieux petit garçon à une belle dame brune qui lui ouvre les portes du Crédit Helvète de Beyrouth où l’attend un pactole mis de côté pour lui  par son prévoyant dompteur. Mais un rêve étrange l’enjoint de prendre la route de D., ce qu’il fait. Ne sachant pas trop ce qu’il fait là, il entreprend de visiter une belle mosquée où il tombe sur un individu en train de faire la sieste près de la tombe du prophète Ali. Or, une fois réveillé, à la surprise générale, l’individu se révèle être… Auguste, le rustre ostréiculteur qui lui a servi de père sur les rivages de la France occidentale. Mais que fait-il donc là ?

C’était Auguste tel qu’en lui-même, n’eût été son costume local, mais différent cependant, imperceptiblement, la stature, peut-être, plus altière que de coutume, et dans l’attitude quelque chose de fluidement souple. Mais c’était bien Auguste, à n’en pas douter, ses bras forgés par la culture de l’huître et le port du fusil, sa voix haute et sonore, et ses mains énormes, promptes à frapper. Il est rare, pourtant, qu’un citoyen du village de P. se laisse aller aux charmes du voyage en Orient, où la chasse au sanglier n’est guère répandue. Il est plus rare encore qu’un ressortissant de la France occidentale quitte le logis sans son épouse, habile à porter les casse-croûtes. Or nulle part on ne voyait Alberte la marâtre du tigre. Tout cela était vraiment bien surprenant. Et Tigrovich était surpris. Il allait d’ailleurs exprimer sa surprise par le biais d’une question pertinente où il aurait demandé, par exemple, à son parâtre ce qu’il faisait donc là, ou encore par quel miracle il était arrivé en ces lieux, à moins qu’il n’ait préféré l’exclamation et se soit esbaudi sur l’étrange coïncidence qui les réunissait si loin de la Taïga occidentale, où ils s’étaient connus, et  plus encore de la France occidentale où ils s’étaient fréquentés, ou bien, dans un genre plus concis, il aurait pu encore crier « Ciel Auguste ! », ce qui aurait également convenu. Mais comme embarassé, Auguste leva son bras puissant pour se gratter la tête. Le tigre crut qu’il allait frapper, comme avant, dans sa jeunesse. Se ravisant, il ne posa plus de questions et s’apprêta à réaliser une efficace parade, comme il avait appris, avec les années, à le faire pour se protéger des mauvais coups, ce qui pourtant n’advint pas non plus, car à ce moment, comme Auguste en levant le bras avait découvert un peu de son poitrail, les yeux jaunes du tigre s’injectèrent d’un sang furieux, et, du plus profond de ses entrailles, il poussa un rugissement, long, terrible, tandis que ses rayures illuminaient la pièce et que ses poils se hérissaient jusqu’à doubler le volume de son corps déchaîné. C’était un rugissement de tigre et seulement de tigre, et c’est en tigre, et non dans une autre langue, qu’il lança dans un registres plus aigu que nécessaire : « Où as-tu volé cette étoile ? ». De fait, sur le poitrail d’Auguste, au bout d’une chaîne en or, pendait une étoile de diamant qui brillait de mille feux. Auguste eut un triste sourire et ouvrit la bouche pour répondre, mais Tigrovich ne voulait rien entendre et continuait de hurler, toujours en tigre que ce bijou était unique, que la famille Tigrovich se l’était transmis de génération en génération jusqu’à sa mystérieuse disparition peu avant la naissance du tigre, comme le lui avait maintes fois raconté Tigrovna en lui montrant, dans des livres illustrés, des gravures représentant le joyau, si bien que ne l’ayant jamais vu, il pouvait cependant le reconnaître entre mille, d’autant que tout son sang bouillonnait à le voir, et que cela commençait à bien faire et qu’il allait falloir le rendre, ce pendentif, quels qu’aient été les moyens frauduleux par lesquels on s’en était emparé. Il banda ses muscles, sortit ses griffes et s’apprêta à bondir sur Auguste qui, sans se démonter le moins du monde, ni d’ailleurs avoir l’air étonné, lui dit simplement d’une voix grave où perçait un peu de tendresse : « Eh, le drôle, contenez votre fougue » Tigrovich s’arrêta net dans son élan. Car non seulement Auguste l’avait vouvoyé, ce qui n’était pas habituel, mais surtout il avait prononcé cette dernière phrase dans un tigre parfaitement correct, tant d’un point de vue phonétique que syntaxique. Remettant son attaque à plus tard et levant un œil jaune vers Auguste et sa moustache, il murmura, la tête à demi penchée :

–  Tu parles tigre, à présent ?
– Depuis toujours, répondit Auguste, serein.
– Mais quel est ce miracle ? s’étonna enfin Tigrovich, et quel est ce vous que tu me lances, toi qui toujours me rudoyas autant que tu me tutoyas ? ajouta-t-il, aussi perplexe que l’exigeait la situation.
– Ne sais-tu pas, le drôle, dit l’autre tranquille, que d’une génération l’autre, la lignée des Tigrovich s’est toujours, à la cour comme en ville, parlé de la sorte, couillon ? 
– Je le sais bien, couillon, dit Tigrovich, mais toi ? 
– Vous, rectifia Auguste.
– Je n’y comprends rien ; dit Tigrovich, boudeur à nouveau.

Alors à l’ombre du prophète Ali, Auguste s’expliqua en un tigre parfait. 

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich