Houellebecq dans les brumes écossaises

Le coin des traîtres : pièges, surprises, vertiges, plaisirs et mystères de la traduction…

Gavin Bowd, écrivain, professeur de littérature française à l’université de St Andrews en Écosse, est le traducteur en langue anglaise de plusieurs ouvrages de Michel Houellebecq (La Possibilité d’une île, La Carte et le territoire et Non Réconcilié). Dans un entretien avec la journaliste Agnès Villette, il se confie sur les difficultés qu’il a rencontrées pour transposer la langue de Houellebecq en anglais, ainsi que sur les relations chaotiques qu’il entretient avec lui. 

Quels problèmes spécifiques la traduction des ouvrages de Houellebecq pose-t-elle ?

Les problèmes commencent lorsqu’il écrit : « Les actrices étaient des beurettes authentiques, garanties 9-3, salopes mais voilées », ou quand le narrateur de La Possibilité d’une île dit : « Au delà du sujet bateau de la pédophilie (et même Petit Bateau) ».  Comment traduire sujet bateau ? Comment traduire Petit Bateau ? J’ai commencé à fréquenter Woolworth, Mothercare et autres magasins pour enfants, mais je n’ai rien trouvé qui pût résoudre mon problème. Et je me suis dit que si je continuais à traîner dans ces endroits, je finirais par être interpellé ! Alors j’ai abandonné et traduit simplement par « the hackneyed subject of pedophilia ».

Par ailleurs, et ce sera peut-être un choc pour quelques Français, mais Michel Onfray n’est pas connu en Écosse, Claire Chazal ignorée à New York, et Philippe De Villiers, qui est-ce donc ? Puis il y a des choses plus essentielles comme le défi du mot terroir dans La Carte et le territoire. En anglais, terroir est intraduisible. Heureusement, pour le lecteur type de Houellebecq en Grande-Bretagne, terroir est à peu près compréhensible car il connaît les étiquettes de vin, les rillettes de lapin, le miel du Gâtinais… Autre difficulté dans le même roman, les aspects juridiques : il est question de Dignitas, la clinique suisse pour l’euthanasie. Suite à des conseils d’avocats, nous avons rebaptisé l’entreprise Koestler car les éditeurs britannique et américain craignaient des poursuites judiciaires. Nous avons également supprimé l’adresse de Dignitas qui apparaît dans la version originale. Dans La Possibilité d’une île, il est question de Curtain : Poirot’s Last case, d’Agatha Christie (en français : Hercule Poirot quitte la scène). En traducteur paresseux, je me suis rendu dans une librairie toute proche pour acheter les oeuvres complètes d’Agatha Christie et j’ai inséré le texte original dans ma traduction. Hélas, les ayants droit de Christie ont refusé la reproduction de l’extrait car ils ne voulaient pas donner aux lecteurs l’impression qu’il n’y aurait plus de suite aux romans de Poirot, et ce malgré la mort d’Agatha Christie. Enfin, il y a la question du politiquement correct. Dans Non réconcilié, il y a un poème prophétique qui s’intitule « Nice », où est évoquée « la Promenade des Anglais dans la lumière qui s’éteint ». Ça donne un peu la chair de poule. Quand il évoque des Noirs américains, j’ai traduit black american. L’éditrice a d’abord refusé, me conseillant d’écrire afro-american. Houellebecq a lu la traduction et a insisté pour que black american soit maintenu. Dans un autre poème, il parle d’une fille mongolienne que j’ai traduit littéralement par mongoloid child. L’éditrice m’a dit, non, il faut mettre Down Syndrom (terme habituellement utilisé en Grande-Bretagne). De nouveau, Michel a insisté et c’est également passé.

Ce travail de traduction s’accompagne-t-il  d’une correspondance avec l’auteur sur des points précis ?

Rarement. Pendant la traduction du catalogue de son expo au Palais de Tokyo (en 2016), je l’ai contacté une seule fois pour un texte intitulé L’Approche du désarroi, où il parle de l’évolution de l’ordinateur et de l’informatique. Il y évoque la difficulté d’utiliser un ordinateur en étant couché, or je suis tellement technophobe que je ne comprenais même pas ce qu’il voulait dire. Lorsque je l’ai rencontré en 1995, je traduisais son poème Le Sens du combat, qui est le titre de son second recueil et je lui ai demandé : veux-tu dire the meaning of the fight, the direction of the fight ? Il m’a répondu : c’est plutôt the will to fight, vouloir combattre. Si on perd le sens du combat, on capitule. Plus tard, une amie sud-africaine, qui traduisait ses poèmes en afrikaans, l’a contacté avec la même question. Et cette fois il a répondu : non, c’est plutôt the meaning of the fight. Comme quoi, pour l’écrivain, le sens peut changer au fil du temps.

Il m’a dédicacé La Possibilité d’une île avec ses mots : « À mon meilleur traducteur dans la langue de Donald Duck ». Il me fait confiance, ou plutôt, me faisait ou me fit confiance. Mais je sais qu’il a des relations suivies avec ses traducteurs, surtout le Hollandais et l’Allemand.

Vous êtes le premier à avoir traduit sa poésie et à l’avoir introduit dans le monde universitaire britannique.

Ma première rencontre avec Houellebecq date de juillet 1995, après que je suis tombé amoureux de sa poésie. Je l’avais découverte grâce à certains intellectuels proches du Parti communiste français, dont Jean Ristat aux Lettres Françaises ou Michel Bulteau, qui avaient été les premiers à le publier et à le soutenir. C’est Gerhard Jacquet, l’ancien gérant des Lettres Françaises, qui m’y a initié. Je lui avais rendu visite à Marseille, dans la Cité radieuse de Le Corbusier, pour découvrir les dessous sordides de la mort des Lettres Françaises et à cette occasion il m’a donné La Poursuite du bonheur en me disant : voilà le meilleur jeune poète français. Plus tard, quand j’ouvre enfin le recueil, je suis frappé par sa vision du monde avec des vers comme : « D’abord, j’ai trébuché dans un congélateur ». J’ai alors décidé de traduire ses poèmes pour la revue écossaise Lines Review dont un numéro était consacré à la poésie française contemporaine, et j’ai utilisé ce prétexte pour le rencontrer. Grâce à son éditeur, Marie-Pierre Gauthier, la future femme de Houellebecq, j’ai pris rendez-vous avec lui dans le XVe arrondissement. Je l’ai interrogé sur le sens de ses poèmes, les difficultés de la traduction, et nous avons beaucoup bu. Il m’a invité dans un restaurant thaï. Cela a été le début de notre relation. Je n’étais pas son traducteur attitré, je n’ai pas traduit Extension du domaine de la lutte, Les Particules élémentaires, ni Plateforme. En 2005, j’ai repris contact avec lui car je voulais organiser le premier colloque international consacré à son oeuvre à la Maison de la Poésie d’Édimbourg, et c’est alors qu’il m’a dit qu’il aimerait que je sois le traducteur de son prochain roman, La Possibilité d’une île. Entretemps, nous avons travaillé à l’adaptation de Plateforme pour un projet de film qui n’a jamais abouti. Puis j’ai travaillé sur La Carte et territoire et nous avons fait ensemble un scénario pour une adaptation – désastreuse mais rocambolesque – de La Possibilité d’une île (sorti en 2007). Plus récemment j’ai traduit les textes pour des catalogues d’exposition et son entretien avec Jeff Koons.

Comment s’était passé ce colloque d’Édimbourg ?

Michel était présent, au premier rang. Il était venu dire merde à la French theory qui a tellement envoûté les campus anglo-saxons. Mais il était très sage, écoutait chaque intervenant, prenait des notes et répondait aux questions. Cela a contribué à l’essor des études houellebecquiennes qui vont sans doute assurer quelques carrières universitaires de ce côté-ci de la Manche. J’ai été frappé par le nombre de femmes. En tant qu’universitaire anglo-saxon, je suis surpris qu’il rebute les femmes universitaires tout en les attirant. Houellebecq n’a pas manqué de dénoncer les Américains comme des puritains hygiénistes et bornés. En Roumanie, en Pologne, en Russie, on ne le considère pas comme un misogyne, plutôt comme un champion de la féminité. L’un des grands soutiens de Houellebecq en France a d’ailleurs été le magazine Elle.

Il semblait logique qu’ensuite vous traduisiez Soumission

Oui, mais cela ne s’est pas fait. Michel était déçu, moi aussi. L’éditeur américain pour ce dernier roman avait changé, or tout le monde sait que les Américains décident de tout. Mon dernier travail pour lui a été la traduction de son anthologie de poésie Non réconcilié pour la collection Poésie Gallimard. Vu la controverse autour de mon livre Mémoires d’Outre-France [Bowd y raconte une soirée arrosée en compagnie de Houellebecq lors de laquelle l’écrivain se serait écrié : « Je vais donner une interview où j’appellerai à une guerre civile pour éliminer l’islam de France. Je vais appeler à voter pour Marine Le Pen ! », ndlr], il n’est pas impossible que notre relation s’arrête là. Si c’est la fin, elle est assez buvable : j’ai rencontré Houellebecq grâce à sa poésie et tout s’achève peut-être avec la sortie d’Unreconciled chez Penguin. 

Gavin Bowd
Propos recueillis par Agnès Villette

Agnès Villette est journaliste et photographe, basée à Londres. Elle écrit pour différentes revues comme Wedemain, Dust (Allemagne), Citizen K, Le Temps (Suisse), Le M du Monde. Elle couvre des sujets assez éclectiques tels que l’environnement, la finance digitale, les nouvelles technologies. Elle a publié plusieurs entretiens avec des écrivains.

Gavin Bowd a publié en septembre 2016 Mémoires d’Outre-France (Éditions des Équateurs), livre dans lequel il raconte son histoire avec la France, son adhésion au Parti communiste, la vie intellectuelle française des Situationnistes aux Lettres Françaises, et sa rencontre avec Michel Houellebecq dont il est devenu l’ami avant que les deux hommes ne se brouillent. Après une thèse sur Eugène Guillevic, Bowd a publié de nombreux ouvrages universitaires : La Vie culturelle dans la France occupée (1914-1918), Un géographe français et la Roumanie : Emmanuel de Martonne (1873-1955), La France et la Roumanie communiste, Le Dernier Communard, Les Guerres et les mots du Général Paul Azan. Ses traductions de Michel Houellebecq (The Possibility of an Island, The Map and the Territory et Unreconciled) ont été publiées chez Penguin Random House. 

Le coin des traîtres