Descartes et la princesse Élisabeth

La vie privée des philosophes est pour la plupart d’entre eux mal connue. Que savons-nous au juste de Socrate ou de Descartes ? Ont-ils aimé ? Quels étaient leurs goûts sexuels ?

Je me trouvais à Amsterdam en quête de plaisirs quand j’entendis parler d’un jeune homme de Leyde, connu sous le nom de Franz et qui prétendait détenir une lettre inédite de Descartes. Ce jeune Hollandais était alors de passage dans la capitale de la prostitution libre où il était venu chercher une herbe qu’on ne vendait que là. Le hasard me fit tomber sur lui au moment où il sortait d’un coffee-shop, l’esprit passablement embrumé. Après m’être présenté, je lui parlai sans plus attendre de cette lettre. Il se rengorgea, fit quelques plaisanteries de mauvais goût sur notre Descartes national et finit par concéder qu’il possédait bien une lettre du philosophe adressée à la princesse Élisabeth.
Cette lettre qu’il affirma tenir de son grand-père lui avait causé pas mal d’embarras. Il avait tenté sans succès de la faire publier mais les différentes universités et éditeurs qu’il avait contactés avaient refusé de le prendre au sérieux, sans doute parce que la lettre mettait quelque peu à mal l’image vertueuse de l’auteur des Méditations métaphysiques. La Sorbonne l’avait traité d’imposteur, de menteur et d’affabulateur. Je n’étais pas loin de penser la même chose quand il extirpa de son sac à dos le précieux document dont il ne savait plus quoi faire.
Je consolai Franz du mieux que je pus, en lui offrant une dizaine de pétards. Lorsqu’il fut parti dans quelque Nirvana lointain, je lui dérobai la lettre, que j’emportai avec moi et que je livre aujourd’hui à l’attention du public.
Gilles De Coninck
La vie sexuelle des philosophes

 

À Élisabeth

Egmond, 5 août 1645

Madame,

Je ne sais si la dernière lettre que je vous ai fait parvenir à Spa a suscité en vous quelque mouvement d’humeur, mais la réponse que vous m’adressez et qui ne m’est parvenue que bien tardivement, la poste ayant comme trop souvent manqué de diligence, n’est pas sans me laisser craindre un certain malentendu. Un tel sentiment, fût-il un simple quiproquo, m’ennuie ; et je ne voudrais pas que Votre Altesse conçût à mon endroit une opinion fâcheuse. Les grands esprits, et je sais à quel point le vôtre l’emporte en finesse, en perspicacité et en profondeur sur le mien trop peu habitué aux subtilités du grand monde, de ses fastes comme de ses contraintes, les esprits supérieurs sont liés par des devoirs que la foule indifférente à l’usage de la raison ne peut ne serait-ce qu’entrevoir. Serait-il possible que nous en soyons venus là ?

Vous me dites avoir eu vent d’une liaison que j’aurais avec une servante sans que j’aie cru bon l’épouser, pire j’aurais eu d’elle un enfant, une fille morte hélas à l’âge de ses cinq ans. Votre Altesse, votre humble serviteur ne peut hélas nier les faits. Je vous prie cependant, Madame, de bien vouloir vous rappeler mes leçons ou plutôt mes conseils sur la conduite dans la vie et à quel point celle-ci échappe parfois à notre commandement pour ce qu’elle n’est pas une simple affaire de volonté, mais qu’en notre être entre quelque dépendance avec le corps, lequel, comme vous le savez, pour être d’une substance radicalement distincte de notre âme, ne lui en est pas moins intimement lié. Et si nous connaissons clairement et distinctement tout ce qui se passe en notre esprit, nous ne pouvons hélas prétendre qu’à une connaissance confuse, et par imagination, de l’union de l’âme et du corps. Seul Dieu, dont l’omniscience est infinie, connaît d’une connaissance claire et distincte les mouvements qui agitent et parfois ébranlent notre composé. Ainsi ne m’en voulez point si j’ai failli : la physique a des lois qui sont d’un ordre bien différent de celui de nos cogitations. Du reste il ne saurait être question dans la relation que j’ai avec cette femme que de mécanique. Je vous l’ai autrefois montré par le détail : notre corps est une machine qui ne se meut que par le bon vouloir de Dieu dont la Création est sans cesse continuée. Notre volonté sans doute y a sa part mais c’est d’une façon toujours très indirecte et incertaine. Mais je connais assez votre perspicacité pour ne pas me contenter de ces généralités qu’affectionnent tant nos scolastiques. Je vous dirai donc la chose comme elle s’est passée dans l’espoir d’instruire Votre Altesse de ces mouvements que notre volonté peine tant à maîtriser. Peut-être vous-même avez-vous eu quelque occasion de les ressentir, et j’imagine comment votre sein a pu se soulever, quoiqu’en ait votre volonté. Une rougeur aimable peut-être colora vos joues.

Je rencontrai la personne dont vous me faites grief un soir où je me promenais dans les rues si mal éclairées d’Egmond, quand j’aperçus à la faveur d’un rayon de lune, dont j’avais étudié l’inclination dans ma Dioptrique, une jeune femme esseulée et errante. Ma bonté me porta vers elle dans le but de lui venir en aide si elle en éprouvait le besoin. Non pas qu’elle me parût nécessiteuse ou mal en point mais sa solitude en une pareille heure de la nuit me laissait deviner en elle un vif chagrin qui eût pu la porter à une extrémité funeste. Je l’accostai alors qu’elle se penchait pour remettre un de ses sabots qui s’était encastré dans une ornière. Les routes méritent à peine leur nom dans ce pays. La vue de mes jambes surprit et agita sa glande pinéale. Elle releva légèrement la tête qu’elle garda un moment que je ne saurais trouver assez long à hauteur de mon bas-ventre. Je la crus d’abord atteinte de quelque rhumatisme qui lui rendait la station debout peu aisée, car comment aurais-je pu expliquer autrement qu’elle attachât deux yeux ébahis sur mon entrejambe ? C’est alors que les esprits animaux profitant d’un relâchement de ma propre glande pinéale montèrent en moins de temps qu’il ne me faut pour vous le narrer vers la partie droite de mon cerveau qui, sans que je pusse rien faire ni vouloir, les renvoya d’un coup qui m’étonna vers le membre que Dieu a fait pour marquer clairement la distinction qui se trouve entre l’homme et la femme. Pour le dire sans plus de fioritures à Votre Altesse, mais aussi pour l’instruire, si ce n’est déjà fait, je bandais comme un Maure. La jeune femme, car elle était encore bien jeune, et cette jeunesse excuse la faiblesse de son entendement comme elle explique la vigueur de ses sens, la jeune femme, dans un mouvement que je ne sus prévenir, s’empara de ce membre si utile à la perpétuation de l’espèce et lui prodigua mille caresses, tant et si bien qu’à la fin elle le fit décharger dans la plus extrême violence de la volupté. Je conçus sur le champ ma faiblesse, car à peine eut-elle achevé sa besogne que j’imaginais déjà les moyens de renouveler cette expérience. Nous nous revîmes bien sûr. Mais que peut la volonté quand l’habitude est prise ?

Que Votre Altesse ne se méprenne pas sur la signification de ce récit, car, si mon corps nourrit quelque penchant à l’égard de cette servante, mon esprit en revanche vous reste entièrement attaché et dévoué. C’est d’ailleurs une source d’étonnement que de reconnaître à quel point nous pouvons songer à une autre personne pendant que nous nous amusons avec une créature. Oserais-je avouer que le médaillon que Votre Altesse a bien voulu m’offrir et où l’on voit Votre visage si gracieux et peint avec tant d’art ne me quitte jamais ? Sans ce joli médaillon, sans doute n’aurais-je pas cédé si facilement aux mouvements d’une nature que je n’imaginais pas aussi impétueuse, mais il a plu à Dieu de me donner un appétit puissant, que d’ordinaire, il est vrai, je tourne vers l’étude de la philosophie plutôt que vers l’observation des corps étendus. Le médaillon, que je serrais d’une main ferme pendant que la jeune servante se trouvait tout entière à mon service, fut la cause circonstancielle de ma faiblesse, tandis que mon autre main s’attardait négligemment dans la chevelure de celle qui me besognait. L’amitié que j’ai pour Votre Altesse ne saurait donc prendre ombrage de ce qui n’est qu’un coup. Puis faut-il ajouter qu’il n’est ni bon ni nécessaire de toujours suivre les conseils sévères que prodigue Sénèque dans le De Vita Beata ? Les rigueurs morales excessives de la secte des Stoïciens font de l’homme une bête alors qu’il croit être un ange, comme le dit notre bon Pascal, bien qu’il se trompe quant à l’existence du vide. Mais c’est un autre sujet et je crains d’avoir déjà trop importuné votre Altesse par mes humbles remarques qui n’ont d’autres prétentions que de divertir Votre Altesse et lui enlever un peu de cette humeur qui sied si mal à Votre Grandeur. Mais, Altesse, je ne peux me résoudre à achever cette lettre et je sens bien qu’il faut que je le dise sans pour autant entrevoir les moyens de le faire, car les mots, pour ce qu’ils nous différencient de l’animal, peuvent aussi nous rendre fort bêtes. Si seulement je pouvais me rendre à Spa et parler de vive voix à celle que l’Europe entière, que dis-je, le monde, l’univers et tous ses tourbillons, considèrent comme la femme la plus digne d’estime et d’amitié, malgré les revers qu’il a plu à la fortune de vous imposer, je saurais trouver assurément les mots et les gestes pour laisser entendre à Votre Altesse ce que je ne puis pourtant me résoudre à écrire. Enfin, Élisabeth, quand pourrais-je presser votre main ?

Sachez qu’il n’y a rien au monde que je désire avec plus de zèle, que de témoigner, en tout ce qui est de mon pouvoir, que je suis,

Madame,

De Votre Altesse,

le très humble et très obéissant serviteur,

Descartes

 

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