X. Épiphanie d’un dompteur

Résumé des épisodes précédents : Il y a eu la tendre enfance en sa Taïga orientale native, le dur travail de l’huître chez les gentils humains qui l’avaient adopté.e en France occidentale, l’art, l’amour et la débauche au cirque Volkovitch-Romanès. Bref, Tigrovich se cherche, mais il a récemment trouvé sa voie et la solution à tous ses problèmes : il lui faut un dompteur, et un dompteur ça se rencontre à Paris. Pour l’instant, l’artiste a chu en descendant du train. Il se remet au buffet de la gare.

Comme tant d’autres artistes de province l’avaient fait avant lui, quand ils venaient là, à l’aube, dans cet estaminet, épuisés mais gonflés d’expectative, tenter la mesure de leur talent, le tigre, approché par une veste noire, commanda, d’une voix expirante et toute vibrante cependant d’espérance, un petit noir. Et, à tout hasard, un croissant. Or comme la main usée par trop de cafés brûlants servis à de frissonnants voyageurs, glissait sous ses griffes la soucoupe et sa tasse, il sembla soudain au tigre que le breuvage noir renvoyait un éclat inattendu. La petite cuiller d’aluminium se transforma, ou presque, en argent massif et le sucre afférent en un ivoire précieux venu tout droit de Indes colorées. Ébloui, notre héros passa une patte mal assurée sur ses yeux qu’il avait, en cet instant, gonflés par les incommodités du voyage en chemin de fer. Et comme il relevait les yeux par en dessous, il comprit que tasse, vaisselle, café et sucre point n’étaient la source de la vive et chaude clarté qui se diffusait dans tout le débit de boisson. C’était une lumière comme de mémoire de tigre on n’en avait jamais vu, blanche et éblouissante, mais s’emparant aussi, pour s’en orner et les sublimer, des couleurs jaunâtres du bar, se revêtant du pelage doré du tigre et même de ses rayures dont le jais soudainement devenait translucide, une lumière transparente mais pourtant tangible – ainsi à son zénith l’astre du jour éclaire parfois la blancheur des demeures du sud, ainsi les soirs de tempête, avant que n’éclate le grain, la mer se revêt-elle de cette translucide brillance, sauf que dans notre cas, aucune cause naturelle ne venait expliquer le phénomène, tout comme si, invisible, une main cachée au sommet de la pièce, dans les néons disposés au milieu de quelques rubans attrape-mouche (c’était l’été), avait d’une source incertaine projeté et diffusé un cône flamboyant dont le sommet, tout en haut, se serait élargi vers le parquet jusqu’à étreindre et le tigre et les tables et les habits noirs et les vieux jeux électroniques et le zinc et la porte d’entrée dont la vitreuse opacité n’était plus qu’un mauvais souvenir. Dans cette clarté surnageaient quelques paillettes dorées dont les reflets, se réfractant à l’infini dans les glaces du troquet, ajoutaient encore à l’effet très spécial. Et bientôt se fondirent dans la blancheur dorée qui enlaçait la pièce tous les objets qu’on distinguait encore, quelques instants à peine : plus de tasse et de sucres, plus d’habits noirs, plus de zinc même et plus aucun autre chaland s’y appuyant. Seule une malle colossale et un tigre dont les regards, comme aimantés par une force secrète, se portèrent à travers paillettes et lumières vers les portes vitrées qui s’ouvrirent, comme s’ouvrent parfois aux yeux éblouis des spectateurs esbaudis les lourds rideaux séparant les coulisses de la piste éclairée du cirque. Alors, venant de nulle part, la musique se fit entendre, mélodie reconnaissable entre toutes pour qui connaissait l’art du cirque : la marche des entrées, ses cuivres, lourds tambours, castagnettes et tambourins, sans oublier, tsoin, tsoin, tsoin, les petits coups rythmés du tsigane violon. Le Tigre d’instinct se cambra. Et il fit bien. Comment soutenir autrement qu’en offrant l’hommage de sa posture la démarche et la taille qui venaient se donner à lui. La démarche se reconnaissait entre toutes, noble, rythmée, mais pourtant saccadée dans son ampleur, une enjambée, un petit pas, un petit pas, une enjambée et les épaules, l’une après l’autre, accompagnant la jambe opposée. Sa taille ensuite surhumaine et surtigresque, étrangère à toute mesure autre que divine, n’appelant pour l’exprimer qu’un silence religieux, fervent, sidéré. Il est vrai que des bottes dotées d’un talon d’environ vingt centimètres produisent toujours un effet remarquable, même quand elles sont portées par un homme ne rendant pas plus d’un mètre cinquante à la toise, et qu’un pantalon d’équitation apprêté à la limite de la déchirure donne à la démarche ce je ne sais quoi d’emprunté qui impressionne, surtout quand il est pris dans les bottes qui contribuent encore, le retenant, à tendre le tissu. Il est vrai qu’une coiffure sagacement dressée sur le crâne (plus haute, bien plus haute que celle affectionnées jadis par nos reines de France) ajoute toujours de la prestance, en particulier quand sur les côtés du crâne, la même chevelure pointe symétriquement vers l’extérieur. On n’ignore pas qu’un habit rouge, très légèrement renforcé aux épaules, est fort avantageux quand des dorures tressées en barrent le plastron et en soulignent les coutures et contours. Sans oublier assurément qu’une triple rangée de boutons tout en or, ou presque, fait beaucoup pour le lustre d’une allure et d’un équipement. Mais qu’importent en cet instant ces vils détails pour le tigre ébahi. Jamais, ni au temps de sa noble enfance, ni au temps des huîtres et des courses folles dans les pins, ni non plus à l’époque de son artistique débauche, il n’avait connu pareille impression. L’être qui entrait et se dirigeait miraculeusement vers lui comme vers une cible longtemps visée, flèche assurée et tremblante pourtant de l’impact que lui avait donnée un invisible guerrier, était, n’en doutons pas, son semblable et son maître, son modèle et son mentor, son frère et son père à la fois, son étoile dans la nuit de la gare, l’astre longtemps désiré, le guide si souvent appelé, bonheur et rigueur à la fois, noblesse et aménité, récompense du fouet et fouet de la récompense, oui, cet être trop noble pour être humain, trop fort pour être fui (et quel tigre, vraiment, l’aurait fui) n’était autre, enfin, on n’en pouvait plus de l’attendre, le si intensément désiré, le nécessaire et complémentaire, le noble et majestueux, l’assigné par le destin au progrès de l’artiste, Dompteur de Tigrovich. Le coup fut trop fort pour le tigre qui, songeant se pâmer devant cette apparition venue assurément du Ciel ou peut-être du plafond, laissa glisser une main griffue le long de la table, vers la paroi de sa malle, y détacha adroitement deux boucles, les yeux toujours dans ceux, bordés de noir, de l’apparition et, remontant d’une main le seul objet adéquat en cette inédite situation, ouvrit, au-dessus de sa tête, son beau parapluie bleu. Ainsi le tigre, sous l’ombrelle et dans la vive clarté, contemplait-il, muet, l’homme qui dorénavant ne le quitterait plus, ou presque, et venait, en la circonstance, de commander au zinc, soudainement réapparu, deux coupes du meilleur mousseux. Et, sans un mot, le tigre au parapluie et le dompteur aux beaux talons portèrent un toast au miracle de leur rencontre. Tsoin, tsoin, fit le violon tsigane, clang, cling, ajoutèrent les cymbales, et, comme personne n’est là pour applaudir, n’hésitons pas à lancer quelques vivats devant cette bonne fortune.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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