Une taupe dans une maison de retraite

Dans un entretien pour le journal espagnol El País, la documentariste chilienne Maite Alberdi (Santiago du Chili, 1983) observe que « nous ne parlons pas de comment nous voulons vieillir. Quand nous sommes enfants, nous parlons beaucoup de comment nous voulons grandir. Quand nous sommes jeunes, nous pensons à comment nous voulons être en tant qu’adultes. Mais nous ne nous demandons jamais comment nous voulons être quand nous serons vieux ».

En vue de l’évolution démographique et culturelle, il faudrait peut-être rajouter à ce questionnement presque hamletien sur l’être, le lieu : voulons-nous être vieux·vieilles ? (Où allons-nous pouvoir être vieux·vieilles ?) Ce ne sont peut-être pas des questions très pétillantes – la vieillesse, nos (grands-)parents, la détresse –, probablement une des raisons pour laquelle la production cinématographique sur le troisième âge n’affole pas les foules. Combien de films sur le troisième âge avez-vous vus ?

Je me souviens d’un film allemand — Wolke 9, d’Andreas Dresen (2008) sur l’amour et le désir — et de quelques affiches en façade de salles de cinéma. 

Puis vient 2020, la pandémie, le covid, on parle des EHPAD, du troisième âge, d’isolement… Et nous voilà en 2021, avec au moins deux films sur le troisième âge nominés pour les Oscars : The Father de Florian Zeller (2020), qui brosse le portrait d’un homme atteint d’Alzheimer, nominé dans six catégories, et The Mole Agent, en VO El Agente topo (2020) de Maite Alberdi, nominé dans la catégorie meilleur documentaire. Le film avait été présenté au Festival Sundance en janvier 2020, a déjà gagné le prix du public (« Mejor película europea ») au festival de San Sebastián, a été nominé pour les Goyas et peut être visionné sur Netflix en Amérique latine.

L’idée initiale de El Agente topo avait été de faire un documentaire façon polar, de suivre un agent secret ; sauf que jamais rien ne se passe comme prévu. Le documentaire s’ouvre sur un casting. Rómulo, chef d’une agence de détectives à Santiago du Chili, publie dans le journal El Mercurio une annonce : « On recherche un homme âgé : retraité entre 80 et 90 ans. Autonome, en bonne santé, discret et sachant manier les nouvelles technologies. Pour réaliser une enquête ; disponible pour vivre hors de chez lui pendant trois mois. »

L'annonce dans le journal El Mercurio. El agente topo
L’annonce dans le journal El Mercurio (El Agente Topo)

Rómulo cherche un espion à infiltrer dans une maison de retraite car la fille d’une vieille dame soupçonne le personnel de maltraiter sa mère. Il recrute Sergio (Chamy), un charmant veuf de 83 ans qui a du mal avec les technologies nouvelles mais qui gagne très rapidement la sympathie des femmes de l’établissement. Différentes histoires commencent alors à s’entrecroiser — une des occupantes tombe amoureuse de Sergio ; la dame que Sergio doit superviser le repousse… — et l’enquête se laisse déborder par un autre sujet : la solitude, l’ennui et l’abandon dans les maisons de retraite, et donc la place que le troisième âge (dés)occupe dans notre société.

Malgré la densité du sujet, le documentaire n’est jamais lourd. Le mélange des genres y contribue : le·la spectateur·rice passe du rire initial à l’empathie et se demande, pendant toute une partie du film, s’il s’agit d’un document ou d’une fiction. Une fiction qui se ferait passer pour un documentaire ou un documentaire qui se prendrait pour une fiction ? Les personnages seraient-ils donc en train de jouer ?

L'agent secret filme le caméraman. El agente topo
L’agent secret filme le caméraman. El agente topo

Passons derrière les coulisses. Pour réaliser ce documentaire qui reprend les codes du polar, Maite Alberdi a contacté une agence de détectives et accompagné leur travail en tant qu’assistante. Puis elle a décidé de suivre une enquête dans le monde des maisons de retraite, un espace où sa présence (à grand renfort de caméras) n’allait pas perturber l’investigation en cours : la réalisation d’un documentaire sur le troisième âge était l’excuse parfaite pour ne pas éveiller les soupçons. Une double-infiltration, donc : elle et son équipe dans la maison de retraite, plus l’agent secret muni de caméras cachées et effectivement en train d’enquêter. Or, un mois avant de commencer le tournage, le détective habituellement missionné par l’agence pour ce genre de missions – pas si rares, paraît-il – s’est fracturé le col du fémur et l’agence a dû réaliser un vrai casting.

Contrairement à leurs attentes, beaucoup d’hommes – et des femmes égalment – ont postulé, soulevant une première problématique sociétale : l’envie de travailler, ou de faire quelque chose d’utile, et le manque d’opportunités réservées à cette tranche d’âge. En ce sens, les premières scènes du recrutement et de l’initiation de la « taupe », très drôles au demeurant, ouvrent le bal de la question politique sous-jacente : quelle est la place des retraités dans nos sociétés ? Une question qui se pose ici dans le contexte chilien mais qui est universelle – la réception du documentaire en témoigne.

Dans toute la filmographie de Maite Alberdi, on peut constater le même geste : regarder les grands problèmes de la société à partir de l’intime, des micromondes – une démarche en résonance avec un slogan féministe bien connu (the personal is political). Elle s’est faite un nom sur la scène internationale avec le documentaire La Once. Intimidades que sólo se dicen entre amigas (2014), où elle a suivi pendant cinq ans les goûters mensuels – sacrés – du cercle d’amies de sa grand-mère, toutes nées vers 1930, jusqu’au décès de cette dernière. Ce documentaire avait été également nominé pour les Goyas en 2016 dans la catégorie Meilleur film ibéro-americain. L’année suivante, Alberdi fait à nouveau parler d’elle avec le documentaire Los niños. ¿ Qué adulto soñaste ser ? (2016) sur le syndrome de Down.

Avec El Agente topo, Alberdi nourrissait le projet de filmer un documentaire sur les abus du personnel dans les maisons de retraite. Le résultat est tout autre, puisqu’elle montre qu’une autre pandémie précédait le covid, celle de la solitude des anciens. Le covid se serait donc borné à officialiser un isolement bien présent, mais passé sous le silence. Dans le film, on le voit très clairement : certains résidents n’ont pas reçu de visites depuis des mois, voire des années. Sergio, au lieu de dénoncer le personnel de l’établissement et de trouver des preuves pour sa « cliente », demande alors à Rómulo de trouver et d’envoyer des photos de famille à l’une des pensionnaires…

Le film n’est pas moralisateur : il déroute par sa façon de mêler les genres, grâce également à l’utilisation des images filmées en clando par l’agent secret ; il est touchant, humain et respectueux. Les personnes-personnages qui l’habitent y sont pour beaucoup. Maite Alberdi fait preuve d’habilité (et de patience) pour effacer la frontière entre réalité et fiction, trouver des personnages et des situations dignes d’être condensés en une narration captivante et les transformer en chef-d’œuvre.

Gianna Schmitter
Cinéma