La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

9 – Dimanche 7 mai, 13 heures
| 09 Juil 2022

Les Brésiliens nous ont donné du fil à retordre le mois dernier. Vous allez comprendre pourquoi il m’a fallu attendre avant de vous communiquer cette information. Il s’agit en quelque sorte d’une affaire dans l’affaire. Une enquête est comme un organisme. Elle se développe selon ses formes propres et suit des voies parfois inattendues. L’histoire des Brésiliens représente une sorte d’excroissance. Elle exprime la profusion du vivant.

J’en viens aux faits.

Le dimanche 10 avril Ronaldo, le représentant de la culture, avait refusé d’être interrogé. Il jouait l’important. Son ami, en revanche, n’en menait pas large. Bronzé à point, il baissait la tête dès que Billot ou moi lui adressions la parole, ses épaules s’affaissaient régulièrement, ils croisaient et décroisaient les jambes de façon nerveuse et suspecte. Pour autant, il ne pipait pas mot. Il opposait un silence gêné à toutes nos questions. Son attitude contrastait avec celle de son compagnon qui, lui, affichait une belle assurance et un sourire tropical. Le geste sûr et sec, rasé de près, Ronaldo est le complément idéal de son amant à la barbe mal taillée et aux cheveux en bataille. Ils forment un couple bien assorti, je crois. Tous deux sont dans une forme physique épatante, les biceps développés par de longues et régulières séances de training dans une des innombrables salles de sport de Rio.

Ils paraissaient se remettre assez rapidement de leur gueule de bois, même un peu vite à mon goût. Au réveil, ils avaient montré l’un et l’autre des mines de déterrés. Prenaient-ils de la drogue? Billot en aurait mis sa main à couper. Ils sont shootés, me lança-t-il après avoir remarqué le changement qui s’était opéré dans leur physionomie. Je ne pourrais pas, moi, dit-il un brin penaud, passer de l’état de quasi mort-vivant à celui d’un athlète prêt à courir le cent mètres. Ces Brésiliens sont incroyables. Faut-il imputer à l’homosexualité cette énergie, cette plasticité de la chair capable de se métamorphoser en un laps de temps extraordinairement court, là où tant d’hétéros ont besoin de vingt-quatre heures, parfois davantage (voyez Billot), pour se remettre d’une cuite? Toujours est-il que Ronaldo et son mari Raoul, sous ses dehors de chien battu, conservaient une puissance, tout au moins musculaire, qui nous en imposait.

Ils s’étaient montré incrédules quand nous leur avions appris le vol des diamants, cent soixante-quinze brillants, avais-je pris soin de leur signaler afin de les impressionner et dans l’espoir déçu de les rendre plus coopératifs. On n’avait pas volé un œuf. Ils étaient restés de marbre, l’un par excès de morgue, l’autre par défaut d’éloquence.

Nous prîmes le parti, Billot et moi, de les laisser en paix, du moins pour ce jour-là. Il y avait plus urgent à traiter. L’artiste nous préoccupait. Nous leur avions toutefois demandé de ne pas s’éloigner de Rambouillet sans leur donner une date précise pour l’interrogatoire. Ce seul mot avait fait frémir d’effroi le visage glabre et toujours souriant du bellâtre culturel tandis que Raoul rentrait encore davantage la tête dans les épaules à la manière d’une poule ou d’une autruche ou de tout autre animal capable de cet exploit. J’étais cependant loin de me douter que les deux tourtereaux auraient pris le premier avion en partance pour Rio, un vol de la Swiss Air avec escale à Genève.

Non. Je ne voulais pas vous en parler avant d’avoir mis la main sur cette paire d’escrocs. Par chance, le petit Kurz a pu donner l’alerte.

Malgré la chaleur persistante, Billot et moi étions attablés devant une choucroute bien garnie. Les enquêtes me donnent faim. Il devait être dans les vingt-deux heures. Nous buvions un demi. La journée avait été rude. Billot ne décolérait pas d’avoir dû travailler une nouvelle fois le dimanche. Pour le rasséréner, je lui avais proposé de lui offrir un restaurant. Billot a toujours eu bon appétit. La perspective d’un bon plat lui fait oublier ses soucis, ses ennuis et jusqu’à son épouse. Un coup de fil à son domicile expédié en cinq-sept lui avait permis de libérer sa soirée. Il rentrerait tard dans la nuit. L’enquête le retenait. L’instant d’après, son portable sonnait. C’était Kurz au bout du fil.

Le gamin avait vu en fin d’après-midi les deux athlètes en chambre filer à l’anglaise. Ils n’avaient pas eu un mot d’adieu pour lui alors qu’ils lui avaient promis de l’emmener à Rio. Chacun sait que le Brésil est un peu l’Eldorado du foot. Kurz mourait d’envie d’aller dorer ses fesses à Copacabana. Intrigué, notre détective en herbe mena sa propre enquête sans rien en dire à l’artiste, encore sous le choc.

Leur chambre était dans le plus grand désordre. Au pied du lit défait gisaient deux tubes de lubrifiant, un sextoy et d’autres accessoires que l’heure de grande écoute à laquelle nous parlons m’interdit de nommer. Le bordel en somme. Les Brésiliens s’en étaient fourrés jusque-là si je puis me permettre, et au regard de l’énormité du jouet érotique, la métaphore n’est pas sans fondement. Les cachets qu’ils avaient pris au saut du lit (amphétamines, aphrodisiaque exotique) étaient probablement la cause de leur licence. Ça puait encore le cul, racontait Kurz le lendemain. Mais ce n’était pas le pire. La porte de la chambre de Jo, d’ordinaire fermée à clef, se trouvait grande ouverte. Une chaise était renversée. Dans leur hâte, les escrocs n’avaient pas pris la peine de maquiller leur vol.

Au mur manquait une petite toile de maître, un portrait exécuté par un peintre de la Renaissance que Kurz connaissait bien parce que Jo s’était mis en tête non seulement de lui apprendre la musique mais aussi de parfaire sa culture. Chaque semaine depuis plusieurs mois, Jo plantait le gamin face au portrait et lui demandait de le commenter librement. Une pédagogie qui en vaut bien une autre. Nos jeunes têtes feraient bien d’en prendre de la graine et leurs parents également. Ceux-ci ne pourraient-ils pas une fois la semaine emmener leur progéniture au Louvre, à Orsay ou au Musée Guimet afin de familiariser leurs enfants avec les œuvres du passé? Je crois que la proximité est la clef de la culture. L’artiste était cloîtré dans sa chambre, Jo demeurait introuvable. Kurz décida d’avertir Billot en qui il semble avoir pleine confiance.

À quelle heure le vol pour Rio? demandai-je à mon adjoint dès qu’il eut raccroché. Et sans lui laisser le temps de répondre, j’appelai Interpol. Leur avion avait décollé d’Orly à vingt heures pour atterrir moins de quarante minutes plus tard à Genève Cointrin. Il s’envolait pour Rio à vingt-trois heures zéro cinq. À vingt-deux heures trente, alors qu’ils s’apprêtaient à embarquer, deux policiers suisses interpelaient Ronaldo et Raoul. Leur extradition vers la France a été acceptée hier par les autorités helvétiques. Les deux compères devraient arriver à Paris d’ici deux ou trois jours, avec la petite toile.

C’est un tableau de faible dimension (45×60) qui montre un homme austère dans la force de l’âge. Il porte un habit noir surmonté d’une fraise.

 

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