La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Le chaland de Venise (2)
| 31 Jan 2020

À la Toussaint 1978, le soleil était plus accueillant que les frimas de l’hiver précédent. Venise suscitait la tentation de la couleur et une nouvelle semaine de séjour dans la même petite pension permettait d’espérer voir la lagune au-delà de la ville. Monter au sommet de San Giorgio Maggiore et plonger son Leica sur la place Saint-Marc offrait la surprise au premier plan d’un occupant guerrier bien arrogant, un destroyer US en goguette de courtoisie…

Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski

Certes ce n’était pas le premier bateau à jeter l’ancre à cet endroit ; mais en 1978 on ne voyait pas encore les énormes paquebots déversant leurs milliers de touristes après avoir fait le mal qu’ils pouvaient à la ville avec leur tirant d’eau.

Les rencontres photographiques peuvent naître de la nostalgie. Quelques années après ce voyage de 1978, je trouvai un livre intitulé Venise: photographies anciennes (1841-1920) publié par Dorothea Ritter (Inter-livres éditions). Giorgio Sommer, né en 1834 à Francfort, s’était établi à Naples où il devint un des photographes les plus important de la fin du XIXe. S’il est resté célèbre pour ses vues de l’Italie du sud, il passa à Venise vers 1870. À la page 38 du livre est reproduite sa photographie d’un cargo vapeur amarré au même point que “mon” destroyer US…

Photo de Venise par Giorgio Sommer

Venise par Giorgio Sommer

Le soleil de la Toussaint n’effaçait pas l’atmosphère pesante qui régnait à cette période en Italie. Les brigades rouges avaient assassiné Aldo Moro le 16 mars. Albino Luciani, élu pape le 26 août, choisit de s’appeler Jean-Paul I et mourut le 28 septembre. Les églises vénitiennes portaient encore des affiches de deuil, les théories complotistes se révélèrent plus tard mais les sombres affaires de la banque vaticane ne peuvent que les avoir encouragées.

Venise, 1978 © Gilles Walusinski

Pendant ce bref séjour, Venise fut le théâtre d’un attentat fasciste, des affiches exprimaient le deuil de la commune de Venise pour la mort de Franco Battagliarin.

Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski

Des militants de gauche distribuaient des tracts à la montée des vaporetti, au bas des ponts les plus fréquentés de la ville.

Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski   Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski

Touriste, je voulais voir la ville mais aussi voir vivre ses habitants. Si le beau soleil et la brume d’automne avaient favorisé l’ascension du Campanile pour profiter des douces couleurs, c’est le marché près du pont du Rialto qui m’attira un matin. Les Vénitiens profitant des traghetti, gondoles rustiques assurant la traversée du grand canal pour une somme modique.

Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski

Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski

Le rostre des espadons, les balances de contrôle à la disposition des clients, l’ambiance bon-enfant du marché ne cachaient pas qu’à Venise il y avait aussi des religieuses glanant quelques légumes défraîchis avec la complicité des marchands.

Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski   Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski

Des marins américains passaient devant la Farmacia Alla testa d’oro, deux élégantes bavardaient au passage d’un petit pont, les barques vaquaient à leurs tâches de transport, les chats jouissaient du soleil, le linge pouvait sécher et le quai face à la Giudecca, les Zattere, inviter à une conférence sur Proudhon !

Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski   Photo Venise, 1978 © Gilles Walusinski

 

Venise, Toussaint 1978

© Gilles Walusinski

© Gilles Walusinski

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Dans la même catégorie

Le temps de l’objectivité

Jusqu’au 5 septembre, le Centre Pompidou présente une grande exposition sur la Nouvelle Objectivité, recension d’un moment de l’histoire de l’Art dans l’Allemagne des années 1920. Angela Lampe, conservatrice des collections historiques du Centre en est la commissaire. Pour ce travail exceptionnel, elle s’est adjointe Florian Ebner, le conservateur de la Photographie. Ils ont choisi le photographe August Sander et ses portraits comme fil conducteur. Passionnant!

1839, une révolution révélée

Les éditions Macula publient la somme de Steffen Siegel sur l’invention de la photographie par Daguerre et Talbot, passionnante anthologie de textes de l’époque aux résonances étonnamment modernes. 

L’Amazonie de Sebastião Salgado

Les photographies de forêt amazonienne de Sebastião Salgado exposées à la Philharmonie de Paris sont sublimes. Trop? L’accrochage et les partis pris posent en tout cas plusieurs problèmes.