Les complaisants

les moins oublieux se souvenaient que des années plus tôt déjà l’hiver avait ainsi repris la mer en plein janvier
et qu’on n’en pouvait donc tenir pour responsable celle que les pareils appelaient la folle qui donnait aux oiseaux
sur le quai
le sein
que les becs avides piquaient au sang
les premiers soutenaient qu’on avait vu déjà sur les visages des passants ce flottement l’indécision
d’être à la veille de quelque chose mais peut-être de rien
et de ne savoir quoi désirer
les seconds lançaient par la fenêtre leurs enfants en criant gare à la vaisselle usagée puis en les voyant s’écraser au sol
pensaient
que peut-être c’étaient des chats
d’autres dansaient en frappant de leurs talons la terre pour en exorciser les tremblements ou parfois
s’accroupissaient et la caressaient en murmurant
des prières ou
des menaces
on se tenait au bord du monde les pieds joints
sur l’horizon du désastre de temps en temps
on griffonnait quelques lignes mais bientôt
elles fourmillaient et se défaisaient n’importe
qui sait ce qu’il reste au ciel de la folle écriture des flèches des mâts
entre les mains puissantes de la houle et du vent
alors
on attendait les orifices pleins de vide les neufs ou dix trous dans le corps par lesquels entrent ou sortent la lumière l’âme la musique l’air la morve les hurlements le pain le parfum les doigts l’urine les aboiements l’obscurité la puanteur les soupirs le sang les nouveau-nés la merde les pénis les larmes la cyprine ou la parole et tout ce qu’on s’introduit se retire pour le plaisir la douleur ou de force
on attendait la mort pendue au nez comme un sifflet que la langue enfin comble le silence du coup de trique originel le grand pourquoi
on émiettait en attendant les animaux les forêts la lune et les mers même on aurait émietté le soleil si l’on avait pu les jours blancs portaient les traces de doigts brunis du sang de l’émiettement
parfois on oubliait qu’on attendait on suivait à tâtons l’orée de la neige de la chair de la pluie de l’esprit on tartinait des livres avec du miel on écartait les lèvres on les épousait cela ne durait qu’un tour
on s’exaspérait à nouveau on tondait l’herbe où les enfants à quatre pattes jouaient encore les organes volaient comme des crachats somptueux certains collaient au ciel les oiseaux qu’on n’avait pas émiettés s’y posaient pour chanter
on n’aurait jamais la réponse
à la croisée des chemins du pire les mots
comme au chat tapi dans la glycine les moineaux
sont peu nombreux
on ne voulait pas le savoir

Les complaisants - Photo © Frédéric Teillard

Frédéric Teillard
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