Manifesto de Léonor de Récondo pour les “acteurs” (vous, moi, etc.)

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Chaque matin, pour rallier le service de médecine littéraire de l’hôpital, je prends le métro. Aujourd’hui, une nouvelle annonce y était transmise par hauts parleurs, qui évoquait les agents de nettoyage de la RATP : « N’hésitez pas à les solliciter – indiquait la voix féminine – en devenant vous aussi acteur de la propreté ». Je me suis dit, tiens, comme c’est étrange, « acteur de la propreté ». Ça m’a rappelé ce que me racontait récemment une patiente enseignante, agacée de ne plus pouvoir appeler ses élèves « élèves » : « alors voilà, on nous a d’abord imposé le terme “apprenants”, et puis maintenant, nouvelle lubie, nouveau changement, nous devons dire “acteurs”, car, dans le cadre de la pédagogie active, l’élève, pardon, l’acteur, agit, construit lui-même son cours, et le prof, bah, suit le courant ». Dans certains textes, a-t-elle ajouté, il est recommandé de les transformer en « acteurs actifs », voire « acteurs pro-actifs ». Et, toujours selon ma patiente, les classes surchargées d’acteurs pro-actifs sont parfois difficiles.

L’injonction contemporaine : soyez acteurs. Remarquez au passage que, à part dans les annonces de la RATP, le terme se féminise sans aucun problème, on est acteur ou actrice, quand, allez savoir pourquoi, on est auteur mais moins facilement autrice (c’est moche, paraît-il). D’actrice à autrice, on glisse brutalement dans la laideur…

Bref. Pour revenir aux acteurs, je lis sur le site de BFMTV qu’Emmanuel Macron, en pleine crise des gilets jaunes, reçoit « les acteurs du monde économique », sur 20minutes que « le chef de l’État a consulté différents acteurs sociaux et politiques ». Pire encore, le 20 février, le Préfet des Pays de la Loire, dénonce la présence de « entre 50 et 200 acteurs violents au cours des manifestations ». Ah bon, il s’agissait donc d’acteurs ?

Et moi je dis mais forcément, s’ils mettent des acteurs partout, si tout cela n’est que comédie, avec nous dans nos fauteuils pour applaudir ou siffler en bouffant du popcorn, forcément, ça ne va pas aller. Je n’ai rien contre les acteurs, au contraire, mais chacun son taff : aux uns les films et pièces de théâtre, aux autres les négociations politiques et sociales, les manifs, les salles de classe, etc… Sans même parler des usagers de la RATP qui voudraient bien pouvoir se déplacer sans qu’on les invite fermement à jouer la comédie, aussi, quoi.

Si les acteurs prennent la place des médecins, des pilotes d’avion ou des pompiers, je ne sais pas, j’ai un peu peur qu’on sombre assez vite dans la farce, ou la tragédie.

Soyons sérieux.

Ou soyons fous.

Lisons.

Léonor de Récondo, Manifesto, Sabine Wespieser, 2019Pour redonner du sens, se rappeler que l’on peut vivre pour de vrai. Et mourir, aussi. Et que la vie n’est pas « qu’un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien », comme certains discours pourraient le suggérer.

La vie donc. Il y a celle de Félix, qui se meurt dans une chambre d’hôpital, et qu’accompagnent sa fille Léonor et sa femme Cécile. C’est Léonor qui raconte « cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort ». Et le récit est un manifeste, un Manifesto, titre du roman, publié chez Sabine Wespieser par Léonor de Récondo qui se loge en ces moments où tout se défait, puisque c’est la fin, mais où tout prend corps, aussi.

« On a tous un paysage vers lequel on revient sans cesse, n’est-ce pas ? » Pour Félix, c’est l’Espagne, « avant la guerre perdue, avant Franco ». Et deux récits s’entremêlent dès lors, celui d’un dialogue imaginaire de Félix, peintre et sculpteur, avec « Ernesto », Ernest Hemingway, le grand écrivain ; l’autre est celui de Léonor, à l’hôpital, au chevet de son père. À travers ces histoires s’esquissent une série de portraits et, en arrière-fond, un manifeste, pour la liberté, et la liberté de création en particulier.

Tous ces mots emplissent une chambre d’hôpital, portés par la musique jouée par Léonor, qui fait écouter à son père, une dernière fois, leur sonata da Chiesa de Corelli. Parce que la musique a façonné leur vie, elle accompagne ces dernières heures, cette nuit hors du temps (« On ne peut pas savoir combien de temps ça durera, ça dépend de la force de ton cœur. Et il est fort, tu es toujours avec nous »).

Derniers instants entre un père et une mère. « Vos visages que j’ai scrutés pendant de si longues années, sans jamais douter de leur présence, avec l’inconscience enfantine d’un temps long qui recommencerait chaque jour avec les mêmes visages, les mêmes voix, avec la certitude d’un amour profond qui nous permettrait d’avancer tel un bataillon désarmé, mis à nu dans sa plus simple expression, qui m’aurait par sa force, forgée, encouragée, engagée à poursuivre mon chemin. »

Et le lecteur ou la lectrice se retrouve aussi « forgé.e », « engagé.e » par ces mots d’une justesse stupéfiante.

Car certaines lectures sont comme un remède à l’inconsistance…

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

Léonor de Récondo, Manifesto, Sabine Wespieser, 2019