La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Sous la peau
| 11 Déc 2023

Sa boîte à musique jouait une version métallique et aigrelette de Hey Jude tandis qu’une aube grise semblait attendre aux fenêtres d’entrer dans le salon où j’écrivais dans ce qu’il restait de nuit. On ouvrait la boîte et une petite ballerine vêtue de bleu se dépliait et tournait sur elle-même au rythme de cette chanson mélancolique que j’avais, adolescent, écoutée mille fois pour me consoler d’une peine inconnue. Nous l’avions rapportée de Salies-de-Béarn, du magasin de jouets à l’angle de la rue Loume et des quais du Saleys, Jules et Jeannette. Nous étions de passage en Béarn, quelques nuits à l’hôtel du Parc, quelques heures aux thermes, un saut à Navarrenx pour revoir la maison d’Henri Lefebvre où j’avais passé quelques nuits quarante ans plus tôt, à l’époque où elle résonnait des langues et discussions d’étudiants du monde entier qu’Henri accueillait, heureux d’être entouré de cette jeunesse qui admirait son œuvre philosophique et sociologique, discutait avec lui le soir, nouait des idylles la nuit, se levait tard le matin, et se jetait l’après-midi dans l’eau fraîche du gave d’Oloron. Je l’avais retrouvée sans peine, qui penchait doucement vers la ruine : la toiture abandonnée par ses tuiles, les fenêtres aveuglées de toiles d’araignées et, visibles par quelques carreaux brisés, de vastes pièces, royaumes d’effondrements minuscules, où trois meubles invendables et quelques jouets d’enfant en plastique coloré dormaient sous la poussière, toute une pénombre grise dans laquelle s’ouvraient les hauts rectangles des portes béant sur le jardin, un chaos de carcasses de bois ou de métal dans les herbes folles, les ronces déchirantes, les branches d’arbres disparus. Les lieux où je me doute que je ne reviendrai jamais plus ont dans ma mémoire la peau fine, douce, fragile, transparente,  presque impondérable de ma mère, la peau des mains de ma mère que je caresse, crains de déchirer, chéris, et dont je sais qu’elle n’enveloppe plus la vie qu’à peine et pour peu de temps.

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et je me souviens très bien de ses paroles, ce jour-là, où il a parlé de son projet de livre. C’est resté un projet. On entendait par le conduit de cheminée les voisins crier. Ça je n’en veux plus ! On ne comprenait pas tout.