Serge Gainsbourg, l’amour complexe

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Serge Gainsbourg au Touquet, 1965 © Jean Mounicq

Avant de devenir Serge Gainsbourg, Lucien Ginsburg fut pianiste de bar. Il travaillait l’été dans les station chic, en particulier au Touquet où, à la fin des années 1950, il a tenu les ivoires du Flavio, un restaurant qui, aujourd’hui encore, chérit les quelques reliques que l’homme à la tête de chou y a abandonnées derrière lui. La plus précieuse est une partition griffonnée à la hâte (un calypso) avec au dos le texte d’une chanson intitulée L’Amour complexe. En voici le début :

J’aime ton accent cir-
conflexe
Quand je fais courir mon
index
Sur ta peau, tes seins de
silex
Alors tu détruis mon
cortex
Et je sens venir un
réflexe
Alors je pense à …
Refrain (chœur) :
La science complexe,
La science complexe
De ton sexe
Je me sens toujours si
perplexe
Ma chérie au cœur de
pyrex
Lorsque tu t’enfuis en
Solex
Avec sur ta selle de
latex
Tes petites fesses bien
convexes
Alors je pense à …
Refrain (chœur) :
La science complexe,
La science complexe
De ton sexe

De ce texte, sans doute composé en 1957 ou 58, on retrouve des échos évidents dans le Comment te dire adieu que Gainsbourg a composé dix ans plus tard pour Françoise Hardy, sur une musique d’Arnold Goland. Cette dernière chanson est plus sage, mais aussi plus maligne car le parolier joue cette fois avec la césure de mots possédant la syllabe « ex », ce qui a pour effet d’accentuer la rythmique :

Sous aucun prétex/te, je ne veux
avoir de réflex/es malheureux.
Il faut que tu m’ex/pliques un peu mieux,
comment te dire adieu.

Une quinzaine d’années passent, et Gainsbourg livre une nouvelle chanson des adieux, Con c’est con ces conséquences, pour Jane Birkin cette fois :

Con c’est con ces conséquences
c’est con qu’on se quitte
faut se rendre à l’évidence
ce soir on est quitte
histoire d’que de qu’on de Q
par avance c’est foutu c’est con ces conséquences

Juste avant sa mort, Gainsbourg réalisera une grande synthèse avec une chanson (inédite) paraphrasant la chanson des débuts, sous le titre Au bord du trou :

J’aime ton accent, j’aime ton accent
circonflexe
Quand je fais courir, quand je fais courir
mon index
Sur ta peau, tes seins, sur ta peau, tes seins
en silex
Alors j’en oublie, alors j’en oublie
mon cortex
Et je sens venir, et je sens venir
un réflexe
Alors j’aperçois, alors j’aperçus …
Refrain (chœur) :
Le bord du p’tit trou,
Le bord du p’tit trou
De ton cul
Jamais je n’me sens, jamais je n’me sens
si idiot
Mon amour au cœur, mon amour au cœur
de pavot
Que lorsque tu passes, que lorsque tu passes
sous l’capot
En m’disant douc’ment, en m’disant douc’ment
mon salaud
C’est pour la vidange, c’est pour la vidange
du boyau 

Alors j’aperçois, alors j’aperçus …

Refrain (chœur) :
Le bord du p’tit trou,
Le bord du p’tit trou
De ton cul

La boucle était bouclée. N’était-il d’ailleurs pas préférable de s’en tenir là, tout au bord du trou ?

Édouard Launet
Chefs-d’oeuvre retrouvés de la littérature érotique

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