La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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XLII. Éléments d’histoire de la Taïga occidentale
| 20 Mai 2019

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par Auguste et Alberte un couple d’ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali ibn-el-Fahed,  le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire, Tigrovich, tigre, prince et artiste,  a connu la gloire internationale et la déchéance de l’artiste mélancolique.  Il a embarqué sur le Circus où il retrouve son dompteur mystérieusement disparu. Mais il y a des pirates, une tempête, et finalement un naufrage durant lequel ils se séparent, Ali ayant lu dans les astres qu’il devait se rendre en Égypte, tandis que son tigre devait atterrir ailleurs, en un pays lointain plus à l’est. En ce pays un rêve étrange l’a enjoint de prendre la route de D., ce qu’il a fait. Or dans une belle mosquée, il est tombé sur un individu en train de faire la sieste près de la tombe du prophète Ali. Or une fois réveillé, à la surprise générale l’individu se révèle être… Auguste, le rustre ostréiculteur qui lui a servi de père sur les rivages de la France occidentale. À sa plus grande surprise, Auguste parle tigre et porte l’étoile de diamant, bijou précieux appartenant à la noble famille du tigre, les von Tigrovich. Notre héros le somme de l’expliquer. Et maintenant Auguste s’explique.

– Je me nomme, le drôle, Augustus von Tigrovich, fils d’Augustus von Tigrovich, Empereur des toutes les Taïgas. Mon père, monarque juste et aimé, eut deux fils, moi-même, aîné et héritier de l’Empire et Raymond, mon puîné. Il nous éleva dans l’amour de l’Empire, me formant avec douceur et fermeté à mes futures charges, tandis que Raymond excellait dans les arts équestres et la musique, se préparant à tenir son rang de prince de sang. Un tigre-chambellan, Tortovich, avait reçu la charge unique de notre éducation et nous initiait, chaque matin, aux principes de droit impérial, fiscalité taïguienne, langues étrangères diverses, art équestre et bel canto (Raymond) ou gestion populaire (moi-même). Déjà, bien que fort jeune, je me souciais de la postérité des Tigrovich et, quand mes devoirs impériaux m’en laissaient le loisir, je laissai monter en moi l’appel de mes amours futures, demandant à Raymond de m’apprendre quelques chansons de tigre amoureux, que je chantais, dans la forêt, à la belle Catigrovna, princesse de la Taiga occidentale. Mon père soucieux de l’unité de l’Empire regardait d’un œil bienveillant ces amours naître et s’épanouir. Enfin nous vivions en harmonie sous son gouvernement qui procurait à sa famille autant qu’à ses sujets joie, prospérité et concorde. Hélas, comme mes premières rayures venaient à peine de percer, ce noble père mourut, emporté, du moins le crut-on, par une mauvaise piqûre de vipère. Notre douce mère, que le chagrin anéantit, ne fut pas longue à le suivre dans la tombe et je me retrouvai, encore jeune, en position d’hériter du trône de toutes les Taïgas. Mais de vipère il n’y avait point eu. Le fourbe Tortovich avait empoisonné la viande de mon père, dans le lâche espoir de prendre son trône. Avec quelques factieux, il envahit le château impérial et acheta l’armée qui le suivit pour quelques pièces de gibier.
Le Prince Raymond et moi étions encore des enfants  ; nous ne pûmes que nous réfugier dans une pièce reculée du château, tandis que l’armée de Tortovich rugissait déjà dans le parc du château. Igor, un serviteur de mon père qui lui était resté fidèle, nous rejoignit au péril de sa vie et nous fit emprunter un souterrain secret qui menait dans la forêt. Nous y restâmes cachés quelque temps, vivant de chasse et nous désaltérant dans l’eau claire des rivières. Raymond, parfois, exécutait sur sa guitare, qu’il avait pu in extremis emporter dans sa fuite, des vieux chants de la Taïga qui nous arrachaient des larmes furieuses et impuissantes. Car Tortovich tenait le pays. Seul un loyal vassal de mon père, Catogrich, le père de Catigrovna, ma bien aimée, osa lui tenir tête et fit sécession, créant le Royaume de la Taïga occidentale tel qu’il existe aujourd’hui. Igor nous portant cette nouvelle, nous voulûmes, Raymond et moi, retrouver ce fidèle allié, mais les chemins n’étaient pas sûrs et nous fûmes vite pris en chasse par des hommes de Tortovich. Nous courions, mais ils se rapprochaient, menaçants. Soucieux de préserver le sang des Tigrovich, certains qu’il ne servirait à rien de livrer un combat perdu d’avance – nous étions deux, des enfants, ils étaient mille, des hommes armés – nous grimpâmes dans un arbre où se trouvaient déjà, à l’affût, une bande de chasseurs venus de France occidentale pour une traditionnelle battue au sanglier. Que pouvions-nous faire ? L’exil était notre seule issue. Nous les suivîmes, dans l’espoir que sous l’apparence de chasseurs, de surcroît ostréiculteurs, nous pourrions échapper aux espions que Tortovich ne manquerait pas de lancer à nos trousses dans toute l’Europe.
La ruse réussit et nous parvînmes sans encombre en France occidentale où je sus m’adapter aux mœurs locales. Je perdis vite mon léger accent de la Taïga ; je me fis parqueur et maître es huîtres. Bientôt dans le village de P., sur le bassin d’A., près de la ville de B., tout le monde oublia d’où je venais et crut que j’avais toujours vécu là. Moi-même parfois, que mon père et mon sang me pardonnent, je l’oubliais, couillon, tout à mon désir de me fondre dans le paysage ostréicole pour échapper aux sbires de Tortovich. Je perdis vite, comme il arrive aux tigres d’élite dotés de ce pouvoir inné de camouflage, tout signe extérieur de tigritude, comme plus tard tu sus le faire, le drôle, avec tes rayures, et tapi à l’ombre des parcs à huître j’attendais mon heure, dont je savais qu’elle tarderait à venir. Quant à Raymond, en arrivant en France, il choisit, pour se cacher, de fonder un cirque.

– N’était-ce pas là déroger ?  interrogea Tigrovich qui avait suivi avidement l’histoire et se souvenait des cours de droit impérial qu’il avait lui-même reçus dans son enfance. 

– Pas pour la branche cadette, précisa Augustus. Or donc un cirque il fonda, s’inventant pour mieux dissimuler ses origines princières et expliquer un accent qu’il ne parvint jamais, contrairement à moi, à perdre complètement, de lointaines origines cosmopolites. C’est ainsi qu’il créa le cirque Romanès qui devint, à son mariage, Romanès-Volkovitch.

– Le cirque Romanès-Volkovitch !, s’étrangla Tigrovich, les yeux exorbités.

– Celui-là même, confirma Augustus, mais laissez-moi continuer, Prince Tigrovich. On nous chassera de l’ombre de ce prophète, si nous n’en avons pas fini avant le soir. Raymond avait trouvé l’amour et bientôt, comme je grandissais en âge et noblesse, et commençais de fréquenter les bals organisés par le comité des fêtes du village de P., je sentis monter en moi, à l’occasion de la fête de l’huître, l’appel de la nature. Alberte était là et nous dansions parfois, moi la tenant dans mes pattes dans lesquels elle ne voyait que des bras puissants. Pourtant, comme je la tenais dans ces braspattes, c’est à une autre que je pensais et devant mes yeux vagues, dansait l’image de mon amour d’enfance, la seule femelle que j’aimerais jamais, la belle Catigrovna. « Hélas, me disais-je, où donc es-tu, Belle Catigrovna qui faisais courir sur mon échine nerveuse d’ineffables frissons ?
Un jour je n’y tins plus. Une bande de chasseurs de France occidentale préparait une chasse vers la Taïga et je me joignis à eux, prenant soin de camoufler ma nature plus encore que de coutume. À la faveur d’une battue, je pris un chemin de traverse qui me conduisit jusqu’à elle, dans l’une de ces clairières où jadis je la contemplais sans jamais me rassasier de son image, comme Raymond accompagnait sur sa guitare nos expressifs rugissements d’amour. Dans la clairière nous nous vîmes. Nous nous reconnûmes. Nous nous unîmes. Elle me supplia de rester, certaine, disait-elle, que de notre amour viendrait bientôt le fruit, un jeune tigre vigoureux, qui à mes côtés reprendrait l’Empire et régnerait après moi. Mais le cruel Tortovich avait eu vent de ma présence et déjà il envoyait des hommes à ma recherche. Je dus partir et regagnais la France occidentale. J’y épousai Alberte et perdis peu à peu tout espoir de jamais regagner le trône de mon père. Raymond passait parfois avec son cirque et nous pleurions ensemble, incapables de deviner ce que nous réservait le futur. Je me consacrais aux huîtres et à la chasse, désespéré dans le secret de mon âme, joyeux et truculent aux yeux des autres.

– Hélas, compatit Tigrovich.

– Hélas, renchérit Augustus.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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