Fin de campagne électorale : du couvent au bordel

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Vous êtes un homme ou une femme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Je veux dire par là que vous avez un cerveau à peu près en état de marche, un corps qui fait ce qu’il peut, des émotions, une fatigue de fin d’hiver et surtout, surtout, de fin de campagne électorale. Car, oui, c’est enfin terminé ! Là je ne vous apprends rien, mais je peux vous annoncer en revanche que vous ne réalisez pas à quel point vous êtes à bout. Je vois vos têtes, dans la rue.

Rappelez-vous, repensez à la façon dont vous avez débuté chacune de vos journées ces derniers temps : vous avez ouvert les yeux, vous vous êtes paresseusement étiré et puis, paf, vous êtes revenu à la réalité et c’était d’emblée : « Putain, il reste encore 10 jours », « Merde, encore 9 jours », « Bordel, encore 8 jours », etc.

Ce qui ressort de cette série de levers grossiers et déprimants, c’est que vous manquez dramatiquement de vocabulaire. Je parle des jurons, bien sûr. Vous êtes pauvre en jurons. C’est à pleurer, comme si tout le reste ne suffisait pas, voilà que cette fichue période vous a mis le nez devant ce que vous refusiez jusqu’à présent de reconnaître : votre indigence affligeante en terme de grossièretés, désormais flagrante. Et ne parlons pas de vos commentaires devant les débats télévisés : très honnêtement, vous avez prononcé combien de fois le mot « conne », « connasse » ou « connard » au cours du dernier débat ?

Claudine Brécourt-Villars, Du couvent au bordel (mots du joli monde), La Table Ronde. Une ordonnance littéraire de Nathalie PeyrebonnePeut-être ne fréquentez-vous pas assez le monde de la pègre ou des prostituées car, écrit Claudine Brécourt-Villars, « Le monde des prostituées et celui des gens de la pègre, qui les exploitent, possèdent un langage original d’une vulgarité propre à émoustiller les clients et à choquer les bien-pensants, mais dont la richesse ne laisse pas de surprendre ». Et, tenez, elle vient justement de publier Du couvent au bordel, mots du joli monde (La table ronde). L’ouvrage présente des vocables classés par ordre alphabétique, avec leur définition, leur étymologie et une date lorsque c’est possible. Savez-vous bien, par exemple, ce qu’est une « Tombale » ? C’est une « femme qui utilise son veuvage comme arme de séduction en se prostituant dans les cimetières ». Synonyme : « Pierreuse de la mort ». On apprend des trucs.

Mais, pour être franche, dans cet ouvrage, on se régale d’abord et avant tout des citations qui enrichissent les articles.

À l’article « connasse », par exemple, l’auteure cite un extrait d’une Réclamation des courtisanes parisiennes adressée à l’Assemblée nationale, (1791) : « Connasse est le premier mot que j’offre à votre indignation. Ce mot terrible, fait lui seul pour révolter toutes les courtisanes, [..] nous est adapté sans cesse par des milliers de petits-maîtres impuissants qui ne devraient trouver dans notre grandeur que le reproche de leur petitesse. »

Comme ça, c’est dit.

J’ai commencé à feuilleter l’ouvrage en visionnant le dernier débat télévisé. Ce qui m’a permis de m’exclamer à point nommé :

« Tu n’es qu’une petite gueuse !
Ta mère était une voleuse !
Et ton père un croc. – Parle donc,
Dis Margot, diable de guenon ! »
(Anonyme, Catéchisme poissard, avant 1757, article « Croc »).

Le même Catéchisme est cité de nouveau plus loin dans l’article « Paillasse » [1], bien utile lui aussi :
« Voirie ambulante ! Pourriture pestiférée ! Donneuse de nouvelles à la main ! Paillasse de corps de garde ! Vilaine empoisonneuse d’hommes… »
C’est vrai que j’insultais d’abord et avant tout la « cocotte » ou « cocodette » blonde, mais, à un moment, mon ami Charly, alors présent, s’est énervé sur l’autre, le « barbillon », vraiment énervé, je ne sais plus bien ce qu’il avait dit, alors je l’ai calmé :
– Oh ! fais pas de carnage… Riton, au fond c’est jamais qu’un demi-sel !
– D’accord, conclut Charly, mais je n’veux pas qu’il joue les ‘caïds’ et qu’il se permette de me chambrer.

(Gaston Montho, Pas de pitié pour les caves, 1955, article « Demi-sel »).

On en est restés là.

Et moi je suis repartie sur la « bagasse » :
– Ah ! tu veux te payer ma tête, sale garce, entôleuse !
(Jean Galtier-Boissière, La bonne vie, 1925, article « Entauleuse, Entôleuse »).

De toutes façons, autant être franche, sachez que « Souvent la bêtise des gerces me porte au bocal ».
(Frédéric Dard, Fais gaffe à tes os, 1956, article « Gerce »).

Quoi qu’il en soit, j’ai voulu mettre les choses au clair à la fin :
« Putain, je m’disais, putain quelle est cette morue. Ah ! tu te paies ma tronche, attends voir [dimanche]. Ma tronche elle vaut plus qu’ça ».
(Giulio Cesare Silvagni, La peau des mercenaires, 1954, article « Morue »).

Après, j’ai éteint la télé et j’ai attendu dimanche.

Et le dimanche, je l’ai rallumée.

Comme vous tous, j’ai attendu le résultat que tout le monde avait déjà depuis des heures mais bon, puis j’ai vaguement écouté les commentaires tout en trinquant mollement avec mes amis.

Après, on a chanté :

« Et vous garces à chiens, croupions invaincus,
Qui de nos braquemards vous faites des quenouilles
Dames du Putanisme, agréables gargouilles,
Vous, lâches empâleurs et chaussonneurs de culs ;
Venez tous au bordel de ces Muses lubriques… »
(Claude Le Petit, Le Bordel des Muses, 1662, article « Putanisme »).

Mais c’est qu’on étaient saouls.

Le lendemain, on avait la gueule de bois.

Forcément.

Depuis, je garde le livre de Claudine Brécourt-Villars à portée de main, et je vous conseille de faire de même, car, dans un mois, les amis, on remet ça :

« Vrai, j’en ai les tripes à l’envers ! »
(Nicolas-Edme Restif de la Bretonne, L’Anti-Justine ou les délices de l’amour, 1798, article « Connasse »).

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

[1] Ceux que ce Catéchisme intéresse pourront aussi avec profit consulter l’article « Pot de chambre ».