J22 – Le pouvoir de l’image (poétique)

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

À l’heure du questionnement des identités, force est de rendre hommage à une corporation qui défend dignement l’esprit national : le commentateur sportif. Personne ne représente mieux la pensée française que ces cartésiens pour qui la raison se veut l’unique mode d’accès à un réel dont la description bannit tout recours à l’imagination au profit du seul prisme de la statistique. Le discours sur les faits se veut objectif (quoi que psychologisant), le lexique lorgne du côté de la science jusqu’à l’hypercorrection (la « technicité » plutôt que la « technique ») et toute approche poétique de la réalité est bannie.

Quels que soient les reproches faits à Thierry Roland, force est de reconnaître qu’il fut le dernier à esquisser un discours imagé sur le football, sans doute à son corps défendant. Sa pratique de la métaphore est à l’origine de rapprochements dignes de la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre chère au poète, et qui produisent de ces réalités nouvelles comme l’orange bleue chère à un autre (poète). S’écrier qu’il « n’y a pas la ligne droite de Longchamp » chaque fois qu’un ballon frôle le but, c’est télescoper cette tradition française qu’est la course hippique avec ce football qui remplace le tiercé dans le cœur des parieurs, c’est comparer l’imaginaire enfumé des PMU avec le monde aseptisé du football professionnel, et questionner par conséquent l’évolution de l’identité nationale. Sans doute est-ce aussi dénoncer la condition du joueur, pauvre bête de somme condamnée à répéter chaque semaine les mêmes performances dénuées de sens comme le cheval galope en rond dans l’hippodrome. Plus légèrement, un joueur « fauché comme un lapin en plein vol » plonge le téléspectateur dans un monde de conte de fées où les lapins volent : c’est convoquer Lewis Carroll, le baron de Münchhausen et la légende du lapin dans la Lune tout à la fois. Le calembour offrait aussi de ces évocatrices distorsions du réel. Deux joueurs du même nom dans la sélection coréenne suggérant le jeu de mots : « il y a deux Lee, c’est un grand appartement », voilà le terrain métamorphosé en surréaliste collocation. On repense à cet autre mantra des bagarres : « ceux-là ne passeront pas leurs vacances ensemble ». Le match prend soudain des airs d’auberge espagnole, de cohabitation d’étudiants qui fleure bon le programme Erasmus : c’est la téléréalité, un Loft Story footballistique dont les enjeux paraissent soudain moins dramatiques. Mais lorsque que s’affrontent des joueurs qui « ne sont pas manchots dans le jeu aérien », c’est dans un inquiétant tableau de Jérôme Bosch que l’on est soudain plongé…

Cette semaine, le match au sommet entre le Paris Saint-Germain et l’AS Monaco offrait la possibilité de telles approches déréalisantes, du fait du grand nombre de Latino-américains sur la pelouse. En Amérique Latine, chaque joueur a droit à son surnom, la tradition vient de loin mais le commentateur mexicain Ángel Fernández y fut pour beaucoup, que le romancier Juan Villoro surnomme lui-même « le baptiseur universel ». Par la grâce d’un commentaire sportif imagé, le match se transforme en parabole ou en fable, avec la possibilité d’une morale.

Dimanche, le Monstro était au marquage du Tigre. Quelques semaines plus tôt, ce dernier avait surclassé la Panthère Noire dans un remake du Livre de la jungle où Shere Khan et les siens n’avaient fait qu’une bouchée d’une Bagheera vieillissante et sans aucun Baloo pour la seconder (Monaco 4-0 Marseille). On s’attendait donc à un duel animal, tout en sauvagerie, un remake de Godzilla contre King Kong, le monstre contre la bête, d’autant que El Angelito restait sur le banc. Il n’en a rien été, le duel fut policé (un seul carton dans tout le match). Plus riche d’enseignements fut l’affrontement à distance du Matador et du Tigre, le tueur et son gibier. Inaccessible trophée que les autres clubs rêvaient d’accrocher à leur tableau de chasse les saisons précédentes, le Paris Saint-Germain est désormais poursuivant. Mais, caché dans les hautes herbes, à l’affût d’une occasion de bondir qui ne se présenta jamais, le fauve s’est fait discret. Le tireur fit feu une fois sur un pénalty de braconnier, pas assez pour prendre l’animal dans les filets de son but, et dans une dialectique du chasseur chassé où chacun devient successivement prédateur et proie, les deux clubs furent renvoyés dos à dos (1-1), à trois points l’un de l’autre en tête du classement.

Sébastien Rutés
Footbologies

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