France-Portugal : Dieu n’existe que de temps en temps

Sérieusement, vous voulez que j’écrive là-dessus ?

Je me pose la question et ne sais pas trop quoi répondre.

À l’origine, j’ai accepté en pensant que si tout se passait bien, j’écrirais sur l’équipe de France.

C’était le seul intérêt de cet Euro. Et plus les jours passaient, mieux les choses se présentaient.

Pourquoi les Français ? Comme toujours, pour des raisons résolument extra-sportives.

Une équipe européenne avec sept Noirs ! Face aux résurgences des formes les plus démentielles de racisme, rien de plus merveilleux que de voir ces Français de deuxième génération s’approprier l’équipe nationale, le symbole par excellence de la patrie, du moins dans l’étrange acception télévisuelle de la patrie dont nous avons hérité.

La victoire contre les Allemands m’a mis de bonne humeur, et je me suis promis une finale irrésistible des Bleus contre la médiocre équipe du Portugal et sa superstar qui fleure bon la publicité pour déodorant et le marketing bourgeois.

Et hop, poursuivi par les changements d’heure et de continent, je réussis à m’échapper avant la fin d’une table ronde sur les revues culturelles universitaires pour voir la finale, enfermé dans mon hôtel de Gijón.

Et là, déception : ça joue à la baballe, un festival de passes ratées, sans génie, et la belle mécanique française qui s’enraye. Alors, la question maligne revient me tarauder : sérieusement, vous voulez que j’écrive là-dessus ?

Et quand, à la 92ème minute, entre désespoir et ennui, j’espère un acte de justice qui donnerait la victoire à la France dans le temps additionnel, un ballon qui aurait dû finir au fond des filets heurte le poteau portugais.

Pire encore, dans les prolongations, ce but venu de nulle part qui scelle l’injuste destin du match.

Qu’a fait le Portugal pour mériter de soulever la coupe ?

Rien.

Ce qui confirme ma théorie que Dieu n’existe que de temps en temps, et que les rares fois où il existe, c’est pour récompenser l’injustice, la médiocrité et le conservatisme.

Paco Ignacio Taibo 2
traduit de l’espagnol par Sébastien Rutés 

Mexicain né à Gijón (Espagne), Paco Ignacio Taibo 2 est historien, romancier et promoteur culturel. Il est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages de toute sorte, dont les biographies internationalement reconnues Ernesto Guevara, aussi connu comme le Che (Métailié et Payot, 1997) et Pancho Villa, roman d’une vie (Payot, 2009). Considéré comme le fondateur du courant néo-policier en Amérique latine, il a rendu célèbres ses héros de roman noir, Héctor Belascoarán Shayne, Olga Lavanderos et José Daniel Fierro, qui dénoncent inlassablement la corruption de l’état mexicain. Il est le créateur de la Semana Negra de Gijón, le plus gros festival consacré au roman noir au monde, qui fête en ce moment même sa 29ème édition. Son dernier ouvrage publié en France est le roman graphique Pancho Villa, la bataille de Zacatecas, illustré par Eko (Nada, 2015).

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