La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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France-Suisse : un peu de légereté dans un monde sans pitié
| 20 Juin 2016

Depuis que je dis autour de moi que je vais chroniquer ce match entre l’équipe de France et l’équipe de Suisse — parce qu’on m’a demandé de le faire – je constate avec étonnement que l’événement partage de façon passionnée deux camps irréconciliables. Pas ce match lui-même mais la compétition dans son ensemble, ou, plutôt, pas la compétition elle-même mais l’importance disproportionnée — ou pas — accordée dans nos sociétés à ce qui n’est après tout qu’un sport pour quelques uns, un jeu pour la plupart, sa place dans l’espace public, sa place dans les médias, sa place en politique, sa place dans les discours de tout un chacun.

Et autant le dire tout de suite, je pensais me positionner clairement dans ce débat du côté des pisse-vinaigre. Me draper dans une posture intellectuelle. Grave. Ou juste un truc d’écrivain. Je pensais commencer cet article en vous parlant du roman que je suis en train de lire, GB 84 de David Peace, et des propos qu’il reprend de Margareth Thatcher pendant les grèves du SNM cette année-là — la CGT des mineurs anglais pour faire court — propos qui ne peuvent que frapper aujourd’hui :

“Nous arrivons au terme d’une année au cours de laquelle notre peuple a connu la violence et l’intimidation en son sein : la cruauté des terroristes, la violence des grévistes, le mépris délibéré des lois de notre pays. Ces défis ne seront pas victorieux… Nous traverserons les tempêtes de notre époque.”

Aujourd’hui, alors que les équipes de France et de Suisse s’affrontent depuis bientôt une demi-heure — pas de but, mais des occasions d’un certain “Didier Pogba” dont on répète le nom autour de moi en hurlant de rire, je ne sais pas pourquoi — alors que nous assistons à ce match de foot que je suis censé chroniquer, notre Premier ministre — celui qui prenait un jet privé pour assister à un autre match en Allemagne — vient de suggérer qu’il faudrait peut-être interdire les manifestations — comme en pleine guerre d’Algérie, mais après tout nous sommes en “état d’urgence”.

Et cependant — ou peut-être à cause de cela, de ce climat de merde dans lequel mes enfants grandissent — j’aimerais plaider ce soir pour un peu de légèreté. Épouser les vues de Philinte, une fois, sa modération, son humanité, contre les ridicules même tragiques de tous les Misanthrope. Bien sûr, ce sont les jeux du cirque. Évidemment l’homo festivus est un bipède décérébré. Naturellement, le foot, parmi tous les sports, n’a cette faveur des foules qu’en vertu d’une télégénie digne de la science-fiction la plus noire — les coupes de cheveux des joueurs de ce match de “coiffeurs” en attestent, de même que la pelouse, repeinte pour qu’elle soit verte, et ce soir par exemple où les “Bleus” jouent en blanc, afin qu’on les différencie mieux des rouges suisses sur une télé en noir et blanc. Mais une fois qu’on a dit ça, à part vivre au désert…

Je suis chez Julien, qui m’a déjà fourni un beau personnage d’ami dans mes premiers romans — de ceux qui, fidèles et droits, sont toujours là même lorsqu’ils désapprouvent notre conduite, sont toujours tendres même quand le monde autour se tend et se tord dans les flammes —, et plus de vingt ans plus tard, tel quel, reçoit chez lui une compagnie joyeuse qu’il régale à la Brooklyn Lager et au tartare de saumon à la crème. Les enfants partagent avec nous ce moment qu’ils imaginent sérieux et que nous vivons légèrement, comme une occasion de nous réunir, de hurler à la moindre transversale, de rire lorsque le ballon éclate sous les crampons de je-ne-sais-qui à la cinquante-cinquième minute. L’équipe de France est, à les entendre, un peu décevante, sans éclair particulier, mais à la soixante-quinzième minute, lorsque Sissoko s’échappe et fonce sur la moitié du terrain, et centre, apparemment dans le vide, jusqu’à ce que, surgi de nulle part, Payet déboule en sprintant et frappe le ballon qui fuse directement sur la transversale, leurs cris résonnent soudain dans l’appartement et sans doute dans la rue qui s’en fout, qui se remplit du même cri. Les occasions se multiplient jusqu’à un coup franc final, sans effet, mais cela n’a aucune importance. On avait commencé la soirée en pariant sur le résultat et, forcément, même à 0-0 certains ont gagné. L’équipe reste première de la poule, ce qui est selon eux un tapis roulant vers la demi-finale. Tout va bien. La soirée va continuer jusque tard, il reste de la bière et à parler d’autre chose, avec la légèreté d’amis qui s’abandonnent à la douceur de l’été. C’était une soirée légère, dans un monde sans pitié. C’est déjà ça.

Thomas B. Reverdy

Thomas B. Reverdy, à l’œuvre déjà récompensée par de nombreux prix, est notamment l’auteur de L’envers du monde (Seuil 2010) ou Les évaporés (Flammarion 2013) Grand Prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres 2013 et Prix Joseph Kessel 2104. Son dernier roman, Il était une ville, toujours défendu par Flammarion, a obtenu le Prix des libraires 2016.

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