Gombrowicz en Argentine : l’amour vache

Witold Gombrowicz (passeport, 1939). Source: General Collection, Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale University, New Haven, ConnecticutL’histoire est connue : Witold Gombrowicz débarque à Buenos Aires le 22 août 1939 ; l’éclatement de la guerre le contraint à y rester alors qu’il ne parle pas un mot d’espagnol. C’est ainsi que, au lieu des quinze jours initialement prévus, son séjour se prolonge pendant vingt-quatre ans, au cours desquels il fréquente les bas-fonds de la ville, joue (beaucoup) aux échecs, cultive une insouciance méthodique envers Victoria Ocampo et la constellation d’intellectuels gravitant autour de sa célébrissime revue Sur. En revanche, il noue des liens assez durables avec quelques jeunes écrivains et artistes argentins, avec qui il échange lors d’un déplacement à Santiago del Estero, dans le nord de l’Argentine, en 1957, puis de manière plus suivie lorsqu’il regagne le Vieux Continent et jusqu’à sa mort en 1969.

Ici ne se passe quasiment rien, c’est-à-dire que j’écris

Dans ses lettres, Gombrowicz s’amuse à brutaliser ses correspondants : « espèce d’abruti », « espèce de crétin », « Asno [littéralement : Âne] : tu peux t’estimer heureux de m’avoir écrit car j’avais un plan bien élaboré pour te mettre à terre. Alors, mon vieux, épargne-moi tes mélodrames, je suis un vieux jovial… » ; « Épargne-moi dorénavant ces shampoings de tendresse, je ne supporte pas ce folklore, et cesse donc de faire l’imbécile ! ». Il n’empêche, on sent l’attachement, presque une certaine tendresse, qu’il éprouva pour sa bande d’enthousiastes.

Lui qui affiche un goût pour les zones non explorées, voire interlopes, trouve dans cette poignée de « périphériques » qui se sont fédérés autour de lui les interlocuteurs parfaits pour livrer ses impressions sur son pays d’adoption : « Tout se passe très bien ici du point de vue culinaire (beaucoup de poulet) et les indigènes sont assez sympathiques, disons, même s’ils sont un peu monothématiques et aussi, malheureusement, un peu tropicaux. » Railleur, il leur livre le récit de sa vie quotidienne: « Je bois un litre de lait par jour afin de limiter mes dépenses et on dirait que cela me fait le plus grand bien. Mon organisme a un besoin urgent de calcium. Mais je me demande si ce liquide ne va pas accélérer ma sclérose sénile ». « Ici ne se passe quasiment rien, c’est-à-dire que j’écris. »

Tuez Borges !

Witold Gombrowicz, Lettres à ses disciples argentins, édition établie, traduite de l’espagnol et présentée par Mikaël Gómez Guthart, Éditions Sillage, 2019Selon une légende assez répandue, Gombrowicz aurait hurlé à ses amis un dernier conseil alors que son bateau en partance pour l’Europe quittait déjà le port de Buenos Aires : « Tuez Borges ! ». Si l’invitation (incitation ?) au parricide est sans doute fausse, force est de constater que nous retrouvons cette irrévérence et cette liberté vis-à-vis non seulement du monstre sacré des lettres argentines, mais plus généralement des conventions littéraires et des snobismes intellectuels, tout au long de ces Lettres à ses disciples argentins, publiées par les éditions Sillage, soigneusement choisies et traduites par Mikaël Gómez Guthart parmi bien d’autres qui dorment encore dans des tiroirs.

Volontairement paternalistes sans jamais être condescendants (« Qu’il ne te traverse même pas l’esprit de publier des paragraphes de mes lettres. Interdit »), les échanges avec ses amis argentins seront ainsi l’occasion pour Gombrowicz de s’adonner librement à des réflexions sur son œuvre et sa langue notoirement entortillée (aussi bien en espagnol qu’en polonais), sur la renommée littéraire, le désir, le temps qui passe ou sur ce que signifie, tout simplement, être artiste :

« Je profite de cette occasion pour te montrer certaines vérités. Essaie de ne pas devenir un de ces innombrables peintres, illustrateurs courant après le succès, les expositions, publications ou éloges… Si tu tombes dans ce piège, mon vieux, tu es cuit et je ne serai plus ton ami parce que je n’ai pas pour habitude de fréquenter des gens ridicules. Être artiste c’est être aristocrate, alors qu’aspirer au succès revient à s’abaisser à la vulgarité, à la mollesse, à la bassesse et à la platitude du monde… » 

Mariana Di Ció
Livres

Witold Gombrowicz, Lettres à ses disciples argentins, édition établie, traduite de l’espagnol et présentée par Mikaël Gómez Guthart, Éditions Sillage, 2019.