Irak, le monde, hier et demain

Le genre idéal est noir. Comme un polar, un thriller, une enquête judiciaire ou un roman naturaliste. Et c’est de l’humain, de la tragédie grecque, du meurtre, en série, passionnel, accidentel, d’État, ordinaire parfois.

– Qu’en dites-vous ? demanda le Lion.
– J’accepte, bien entendu, fit Dagr, en écartant les mains.
– Alors, écoutez mon histoire, reprit le Lion. Aussi incroyable qu’elle paraisse, c’est la vérité.

La suite est épouvantable et drôle, nerveuse et méchante comme un film de Tarantino ou des frères Cohen, où l’épouvantable l’est tellement qu’il le dispute à l’absurde. À trop de têtes coupées, de malheurs, de carnages, d’explosions, au-delà d’un certain seuil dans l’abject et l’aléatoire, que devient la raison ? Le projet de départ ?

Bagdad, la grande évasion !, de Saad Z. Hossain, traduit de l’anglais (Bangladesh) par Jean-François Le Ruyet, Agullo éditions.

En 1258, les Mongols pillent Bagdad, massacrent un million de personnes, détruisent bibliothèques et universités, mettant ainsi fin à l’âge d’or des alchimistes et de la cité qui abritait alors tout le savoir du monde. Les livres, digues de papier trempé dégoulinant d’encre, servent de barrages sur le Tigre et des savants désespérés se jettent dans le fleuve d’une ville transformée en tas de gravats.

Bagdad 2004. Les nouveaux Mongols sont américains. Le tas de ruines est le même. Dagr, professeur d’économie au visage inoffensif, mais à l’esprit reconverti aux exigences de la guerre, forme avec Kinza, pur produit de la rue, un duo improbable de tueurs parmi d’autres dans une ville en sang. Pourvoyeurs en médicaments volés, ragots, diesel et munitions sophistiquées, les deux hommes survivent au milieu des cadavres, des trahisons et d’un loufoque cruel ponctué à la kalache. Au jour le jour en louant du kevlar s’il le faut. L’ombre et la lumière unis pour former une zone grise et échapper aux loups qu’ils sont devenus eux-mêmes. Dagr a perdu femme et enfant, Kinza est une colère en mouvement et les voies impénétrables de la guerre mettent entre leurs mains un tortionnaire du régime déchu de Saddam qui leur promet, pour vivre, les secret du bunker de Tarek Aziz : lingots, pièces d’or, devises par cartons et, pourquoi pas le secret des armes de destruction massives…

Le décor est planté. Tout Bagdad veut cet homme. Un Imam psychotique s’en mêle pour venger son fils. Le G.I. Hoffman découpe à l’hélico de combat des quartiers séculaires. L’armée du Mahdi envoie ses soldats en espadrilles aux chevilles poilus et tout le monde se hait, tremble et meurt rapidement.

Quatorze siècles plus tôt, pourtant, dans la même zone géographique, porté par un savant musulman né en Iran, débutait l’un des plus grands projets scientifiques de l’histoire de l’humanité. Le plus insensé. La véritable quête des alchimistes : le taqwin. Être l’égal de Dieu. Fabriquer le vivant et le rendre immortel. Combien de sociétés secrètes depuis l’Égypte ancienne, d’écoles grecques et, plus tard en toute continuité, de dissimulations d’État, de services plus ou moins secrets ou de confréries mystiques ou financières pour protéger cette connaissance synonyme de pouvoir absolu ? Combien de conflits pour poursuivre cette recherche tout en sachant, comme le Vieux de la Montagne, qu’à partir du moment ou “rien n’est vrai, tout est possible” ? Combien d’histoires merveilleuses, abjectes, d’épopées, de guerre de religions, de milliards de victimes à travers les siècles ?

Bagdad 2004. Peut-on rire de tout y compris dans un livre ? Un tueur, comme un Golem, erre la nuit dans les rues pour sacrifier des enfants ou couper des vieillards. Dagr l’universitaire, blindé comme un char d’assaut, trouve une montre druze dans la cache d’un homme à la force phénoménale, au collier de barbe blanche et si jeune pourtant qu’il pourrait tout juste sortir du jardin d’Éden. Le chaos est complet, permanent, chauffé à blanc par le soleil et la peur. S’en mêlent, sans que jamais personne ne sache à qui faire confiance, l’histoire récente et les Mukhabarat au service d’un homme dont l’art de la dissimulation est devenue une légende. La guerre en somme dont les buts sont ailleurs. Que l’auteur confronte au plaisir romanesque un fantastique mâtiné de science et de polar hardboiled pour mieux souligner l’absurde des massacres et cela donne un roman de qualité ou l’humain demeure la variable incontrôlable ce qui reste une bonne nouvelle. Kinza, le dit, lui ou un autre : “Ne nous racontons pas d’histoires. On ne sortira jamais vivants de cette ville.” Ce qui n’empêche pas d’y vivre et d’y garder son libre arbitre. Les armes à la main. Et donc d’en rire à en pleurer car il y a du talent. Et que la dérision, même désespérée, elle, n’a jamais tué personne de sang froid.

Lionel Besnier
Le genre idéal

Bagdad, la grande évasion !, de Saad Z. Hossain, traduit de l’anglais (Bangladesh) par Jean-François Le Ruyet, Agullo éditions.