Jaime Avilés, dernier combat

Dans La Nymphe et le sous-commandant, publié en 2006 aux éditions Métailié, Jaime Avilés s’était inventé un alter ego, Serapio Bedoya, journaliste quadragénaire en souffrance, écrivain raté noyant ses chagrins d’amour dans l’alcool, mais doté d’une qualité rare : l’autodérision. La capacité à rire de tout et d’abord de lui-même était l’un des traits les plus marquants de Jaime Avilés, figure du journalisme mexicain mais aussi militant de gauche et polémiste redouté, soutien indéfectible d’Andrés Manuel López Obrador, leader de Morena (Mouvement de rénovation nationale), favori de la prochaine élection présidentielle en juillet 2018. Mort le 8 août à Mexico d’un cancer généralisé foudroyant à l’âge de 63 ans, Jaime Avilés ne mènera pas à ses côtés cette dernière campagne.

Viscéralement irrespectueux, adversaire de tous les pouvoirs, hermétique aux conventions sociales, Jaime Avilés adorait la bagarre intellectuelle qu’il menait sans jamais retenir ses coups, multipliant les ennemis à droite comme à gauche. Un talent de polémiste développé notamment dans les années 1990 via ses chroniques hebdomadaires d’actualité publiées dans le quotidien El Financiero, puis entre 1997 et 2012 dans les colonnes de La Jornada sous le titre Desfiladero et enfin ces dernières années dans Polemón, la revue qu’il avait fondée sur Internet. Mais avant d’être un chroniqueur politique, Jaime Avilés était un journaliste, l’un des plus brillants de sa génération, membre de l’équipe fondatrice en 1977 du quotidien indépendant Uno más uno, puis en 1984 de La Jornada, grand reporter (la révolution sandiniste au Nicaragua en 1979, l’invasion de la Grenade en 1983, la perestroïka russe, l’insurrection zapatiste…), artisan d’un « nouveau journalisme » mexicain, à forte exigence littéraire.

Il était aussi auteur de chroniques taurines sous le pseudonyme de « Lumbrera chico », de pièces de théâtre satiriques (pour la metteuse en scène Jesusa Rodríguez), de paroles de chansons (pour le chanteur de rock Jaime López) et d’une œuvre romanesque en forme de serpent de mer. La Nymphe et le sous-commandant, le roman publié en 2006, est une plongée dans l’histoire de l’insurrection zapatiste et du Mexique contemporain, placée sous le signe d’Homère et de Joyce. Serapio, le personnage principal, est un Ulysse désabusé, follement amoureux d’une toute jeune fille, Nausicaa, qu’il entraîne au Chiapas avec lui. Jaime Avilés y raconte une partie de sa propre histoire avec le sous-commandant Marcos, faite d’enthousiasme et de désillusion. Sacré livre (un bonheur à traduire), qui mélange les genres (reportage, autofiction, farce, épopée) et dont l’auteur semblait ne jamais vouloir se satisfaire : il avait retiré de la vente la première édition mexicaine, avant de publier une deuxième version, elle aussi retirée de la circulation par ses soins.

Il avait plusieurs autres romans en chantier, dont au moins deux pratiquement achevés (même s’il ne cessait de les remanier), inédits à ce jour. Réagissant dans les colonnes de La Jornada à la mort de Jaime Avilés, l’écrivaine Elena Poniatowska a déclaré : « C’est sans doute l’homme le plus libre que j’aie jamais connu. »

René Solis
Littérature