Lignes d’empreinte – Julien Discrit à la galerie Ygrec

C’est d’abord une exposition où les images échappent.

Par exemple :

Impressions. Sur une feuille pâle, flotte une tache, un halo jaune et imprécis qui se détache à peine. Mais, que l’on s’approche, que l’on observe la feuille avec un regard rasant et la tache prend forme. Un visage apparaît, une Véronique précaire.

Ou bien :

Ce qui nous regarde. Un bloc de plexiglas parallélépipédique dressé sur un socle ; on le contourne et soudain, à la faveur d’un certain angle, l’image en noir et blanc de deux yeux de statue fait saillie dans la transparence du bloc. Signal insaisissable, elle apparaît et s’éclipse tandis qu’on se déplace en scrutant le plexiglas. Depuis quel point de ce bloc nous fixe “ce qui nous regarde” ? Le lieu de l’image demeure inassignable.

Julien Discrit ENSAPC Ygrec Territoire Hopi exposition
“Ce qui nous regarde”, 2015

Ou encore :

Diagramme N°070412-080412 : une feuille arrachée à un carnet, laissée vierge et placée sous verre, voici ce que l’on voit avant de coller son nez au cadre. Alors, apparaissent des creux, des sillons tracés dans la surface épaisse de la feuille. Si l’on y regarde encore d’un peu plus près, on voit que ces sillons dessinent des lettres, tapées à la machine, mais avec une machine privée de rouleau encreur et transformée en outil de gravure à blanc. C’est un rêve que l’artiste a gravé. Avec effort, on peut déchiffrer les lettres entaillées. On peut, par exemple, découvrir que dans ce rêve, il est question de papier calque. Mais bientôt, le regard fatigue, il confond les lettres, les laisse glisser à la surface, si bien que le récit de rêve se fait aussi évanescent que le rêve lui-même. Loin de le fixer dans la fiabilité lisible d’une écriture, il en poursuit les effets.

Peut-être est-ce surtout une exposition sur l’empreinte ?

Par exemple :

Impression. le visage a été impressionné sur la feuille par la lumière du soleil.

Ou bien :

Diagramme N°070412-080412. Les lettres ne sont plus des signes, elles sont des indices.

Ou encore :

Territoire Hopi. Posée sur une table de bois, une sorte de maquette d’un brun rougeoyant, aux reliefs mous et tendres. On croit voir ici le relief d’un quelconque territoire, on imagine de grandes échelles et des terres désertiques, aussi brunes et aussi rouges que le silicone dont est fait la maquette. Mais c’est en réalité l’empreinte du détail d’un ancien bâtiment de Montréal que l’on regarde. On croyait être à vol d’oiseau et contempler des immensités, on circule en fait à vue de nez sur un détail à échelle un.

Julien Discrit ENSAPC Ygrec Territoire Hopi exposition
Territoire Hopi, 2015

Alors sans doute s’agit-il d’une exposition sur la réversibilité des lignes ?

Par exemple :

Diagramme. Les lettres ne sont plus tracées par un surplus d’encre ajouté, mais par une incise pratiquée dans le papier.

Ou bien :

Terrae Incognitae / Arouani, Haute-Mana, Inini. Trois cartes IGN de trois régions de la Guyane française dans lesquelles le vert tendre des terres et le réseau bleu et serré des cours d’eau sont, par endroits, interrompus par des découpes aux contours compliquées. Ces absences deviennent les points de préoccupation du regard, qui se détourne de l’information cartographique pour contempler ces évidements. Les découpes ont été réalisées en suivant le contour de zones blanches, présentes sur la carte IGN et désignées sous l’appellation de “nuages” – nuages présents lors des prises de vue aérienne de territoire et obstruant sa visibilité.

Ou encore :

États inversés. Cette fois-ci, il semble qu’on le tienne, notre plan relief. Deux grands ouvrages, imprimés en noir et blanc, reproduisent quelques 929 images qui restituent le relief de la totalité du territoire continental des États-Unis (Alaska excepté). Au fil des pages, on réalise que la surface d’un pays partage bien des ressemblances avec une feuille de papier froissée. Déclivités, massifs, lignes de crête, plaines apparaissent grâce au seul jeu des ombres et des lumières. Mais cette perception du relief cartographié, qui nous semble si intuitive, est en réalité conditionnée par une convention : la source de lumière qui modèle le relief et le fait apparaître est toujours, dans les cartes classiques, placée à l’angle nord-ouest de la carte. Mais pour les États inversés, elle a été placée à l’angle sud-est, soit à l’exact opposé de la source conventionnelle. Ce renversement de la source renverse la répartition des ombres et des lumières et, en conséquence, renverse notre compréhension du paysage. Ce que l’intégration de la convention nous fait lire comme des montagnes sont en réalité des vallées, là où nous suivons une crête il y a en réalité un sillon, quand nous pensons voir un haut plateau s’étend un lac. On pensait voir d’en-haut, on voit en fait d’en dessous, comme si on ne regardait pas tant le territoire, mais son moulage en négatif.

Julien Discrit ENSAPC Ygrec Territoire Hopi exposition
États inversés, 2015

Échappements, réversibilités, images, empreintes et lignes : c’est une exposition sur tout cela ; c’est une exposition de Julien Discrit à la galerie Ygrec, le lieu d’exposition de l’ENSAPC (École Nationale Supérieure d’Arts de Paris Cergy) ; c’est une très belle exposition – enthousiasmante parce qu’infiniment complexe, mais sereine parce que cette complexité accepte d’être approchée simplement. Et ceci est une des formes de la beauté.

Nina Leger

Julien Discrit, En territoire Hopi (commissaire de l’exposition : Emeline Vincent), à voir jusqu’au 23 janvier 2016 à la galerie Ygrec, 20, rue Louise Weiss, 75013, Paris, du mercredi au samedi, de 13h à 19h.