La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Ivan Denys, lycéen résistant (histoire d’un livre)
| 05 Juil 2023

Juin 1940 : après sa défaite militaire contre l’Allemagne nazie, la France est occupée par les troupes allemandes au nord d’une ligne de démarcation. Un gouvernement collaborationniste, dirigé par Philippe Pétain, siège à Vichy en « zone libre ». Le 11 novembre 1940, ce jour anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, n’est pas férié selon le calendrier imposé par Pétain. Cette décision de ne pas commémorer la victoire sur l’Allemagne révolte les lycéens et les étudiants. Le jeune Ivan Denys (1926-2021) alors en classe de troisième au Lycée Janson de Sailly à Paris se mêle à ceux qui se rendent à l’Arc de Triomphe déposer une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu, en dépit de l’interdiction. Cette manifestation est le premier acte de résistance dans la France occupée. Tout en poursuivant ses études, Ivan Denys s’engage dans la Résistance et au Parti communiste à l’âge de dix-sept ans. Il intègre d’abord le mouvement de la Résistance intérieure « Front National », puis les « Francs-Tireurs et Partisans ». C’est cet engagement que l’auteur raconte dans son texte autobiographique, Lycéen résistant, publié en 2013 aux éditions Signes et Balises.

Précieux témoignage de la jeunesse résistante mais aussi de la vie quotidienne d’une famille parisienne sous l’Occupation, Lycéen résistant est un livre qui aurait pu ne jamais voir le jour. Son histoire est celle d’une rencontre au long cours entre son auteur et une de ses anciennes étudiantes qui se sent enfin prête à réaliser un projet qui la hante depuis l’adolescence : fonder une maison d’édition.

​Rencontre précoce et découverte tardive

Quand paraît Lycéen résistant, Anne-Laure Brisac, qui vient de monter la maison d’édition Signes et Balises et l’auteur Ivan Denys se connaissent depuis plus de trente ans:

« Ivan Denys était mon professeur de latin en classe préparatoire au lycée Balzac entre 1980 et 1983, se souvient Anne-Laure Brisac. Il y avait une ambiance formidable dans ce lycée. En hypokhâgne et khâgne nous avions des professeurs exceptionnels : Henriette Asséo, historienne des Tsiganes et des Juifs grecs, Pierre Brunet dont j’ai publié un livre sur la Guerre d’Algérie (Histoire de Daniel V), la professeure de grec Françoise Bonneau et Ivan Denys. Ces professeurs étaient très liés, très proches, très engagés dans leur pédagogie. Ivan, je ne l’ai jamais perdu de vue, on a sympathisé. Quand je suis devenue à mon tour professeure nous parlions de nos vies de profs. Mais il ne m’a jamais rien dit sur ce qu’il a fait dans la Résistance pendant la guerre. Je l’ai appris en tombant par hasard sur une émission de France culture. C’était dans les années 1990, Thierry Grillet interviewait Ivan Denys sur l’histoire du 11 novembre 1940 et la manifestation interdite : des étudiants Résistants sont allés manifester sur les Champs-Élysées, ont déposé une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu, manifestation réprimée par la police allemande, la Gestapo. Il y a eu des arrestations et des blessés. Ivan a réussi à s’échapper, il n’avait pas tout à fait quatorze ans. Thierry Grillet interviewait Ivan à la radio et moi je tombais des nues ! Ivan était tout sauf un homme qui se vantait. Beaucoup plus tard, dans les années 2010, un autre ancien élève de la prépa, Eric Lotte, qui était professeur à Janson de Sailly et s’intéressait à cette période de l’histoire, apprend qu’il y avait un groupe important de Résistants dans ce Lycée. Il consulte les archives, trouve un document où figure le nom d’un résistant : Ivan Denys. Un soir chez moi nous interrogeons Ivan et il nous répond : oui, c’est moi ! J’en étais vraiment aux prémisses de ma maison d’édition: j’avais déposé la marque et je travaillais sur un autre projet de livre, très long à réaliser – et que je n’ai toujours pas terminé mais que je compte bien mener à bien un jour! J’ai demandé à Ivan, s’il voulait bien raconter son histoire. Il a accepté. Je me suis dit : ça sera le premier livre de Signes et Balises. Et je le lui ai dit : c’était aussi émouvant pour l’un que pour l’autre. »

Ce récit de la naissance d’un texte puis d’un livre, est moins anecdotique qu’il pourrait paraître. En effet, la transmission de ce témoignage, d’un ancien professeur de latin à son ancienne élève, rappelle les conditions dans lesquelles Ivan Denys est entré en Résistance, guidé et épaulé par son professeur de latin du lycée Janson de Sailly, anti-pétainiste et résistant de la première heure: Edmond Lablénie.

Du texte au livre

« On se voyait tous les quinze jours, raconte Anne-Laure Brisac. J’allais chez Ivan, il me lisait ce qu’il avait écrit, je lui posais des questions, je lui demandais de préciser certaines choses. Ivan Denys avait 85 ans au moment où il s’est mis à écrire ses souvenirs, et il vérifiait tout, il avait des piles de livres autour de lui parce qu’il ne voulait pas qu’on le prenne en défaut puisqu’il n’était pas historien. Il était extrêmement soucieux d’être précis. Il était très engagé dans ce travail d’écriture et heureux de le faire, c’était un moment très important pour lui. Ça nous a pris près d’un an. J’ai enregistré nos séances de travail. »

Ces enregistrements constituent des traces significatives du travail attentif et patient d’élaboration du texte définitif qui deviendra ce livre : Lycéen résistant. Ivan Denys, agrégé de Lettres, longtemps professeur, familier de la littérature pas seulement classique, se lance dans l’écriture sans hésitation, après que l’éditrice a précisé ses attentes : « un récit mais sans fiction, un témoignage de ton expérience de jeune adolescent pendant la guerre, pendant l’occupation et après, jusqu’en 1946 ». Voici les premières pages du livre telles qu’Ivan Denys les avait écrites au tout début du projet, lu par lui-même à Anne-Laure Brisac. Un commencement qui s’ouvrait sur cette question mystérieuse des influences et des causes profondes de l’engagement de celui qui dès l’enfance a choisi de résister :

Un des apports du travail avec l’éditrice est la mise en valeur d’éléments du souvenir nécessaires pour éclairer ce qui était une évidence à l’époque des faits mais ne l’est plus soixante-dix ans plus tard. Par exemple, la proximité pour ces jeunes lycéens de l’expérience de la Première Guerre mondiale non seulement parce que de nombreuses familles, comme celle du camarade Jean Prodromidès qui deviendra compositeur, ont perdu des parents, soldats morts au front, mais aussi par la présence autour d’eux de survivants, d’anciens Poilus, de Gueules cassées, parmi leurs professeurEs.

Comment passer de la mémoire d’une situation complexe et encore mal élucidée à un récit suffisamment fluide pour devenir compréhensible par les lecteurs et lectrices d’aujourd’hui, mais sans dénaturer les événements par trop de simplification ? C’est le sujet de cette discussion entre auteur et éditrice :

Ivan Denys se plaît à raconter les épisodes de sa vie pendant cette période dangereuse et difficile. Il alterne les souvenirs joyeux, avec un sens de la situation comique, et d’autres plus graves. Alerté par une voisine qu’il est surveillé par la police, Ivan se planque pendant quelques semaines dans un appartement vide du quartier. Dans la journée, il se réfugie chez une vieille dame qui se trouve être la mère du Général Monclar, l’un des premiers généraux à rejoindre De Gaulle à Londres. Elle en profite pour donner au lycéen des leçons d’allemand qu’elle parle parfaitement pour avoir vécu à la cour impériale austro-hongroise. Ce souvenir est l’occasion pour Ivan Denys de s’adonner à un plaisir ancien, chanter. Il montre aussi que la résistance à l’occupant, au nazisme, ne vient pas gréver l’admiration portée à la culture allemande.

Les activités d’Ivan Denys, qui se faisait appeler Boissy dans la Résistance, consistaient surtout en récupération, transport et diffusion de publications interdites, donc en propagande. Il a gardé précieusement certains documents, devenus des archives qu’Anne-Laure Brisac a photographiées : des livres publiés clandestinement par les Editions de Minuit fondées par Jean Bruller et Pierre de Lescure, des journaux de la Résistance comme Les Lettres françaises fondées par Jacques Decour et Jean Paulhan, l’organe des Comités du Front national, Témoignage Chrétien du Résistant le père Chaillet, l’organe des Francs tireurs La Marseillaise, ainsi que des tracts.

Mais Ivan Denys était parfois impliqué dans d’autres actions, dans des attentats visant à subtiliser des tickets de rationnement à l’intérieur des mairies ou à prendre leurs armes aux officiers occupants. Engagé dans la résistance communiste, il était directement en contact avec des camarades du même âge, responsables qu’il ne connaissait que sous leur pseudonyme de Résistants, chargés de lui transmettre les informations nécessaires et ses missions. Parmi ces derniers, l’un a été un ami proche : Marion (Jean Maspero* frère de l’écrivain et éditeur François Maspero). Adolescent, Ivan Denys cachait ses activités de résistance à sa mère. D’une voix rendue ténue par l’émotion, il raconte ici le souvenir qu’il n’a pas encore écrit, d’une action spontanée avec Jean Maspero pour laquelle, s’ils avaient été attrapés, l’un comme l’autre auraient été fusillés comme l’a été leur camarade FTP Jean-Pierre Mulotte .

* « Prénommé Jean en hommage à son oncle (1885-1915), spécialiste de l’Égypte byzantine disparu lors de la bataille de l’Argonne, (le frère aîné de François Maspero), né en 1925, fut dirigeant des étudiants de classes préparatoires de la Rive gauche de Paris, membre des Francs tireurs partisans. Replié à Angers après trois attentats contre des officiers allemands, Jean Maspero devint après le Débarquement traducteur au sein de la 3e Armée américaine, avant d’être tué en Moselle en 1944. »

Autre souvenir douloureux, celui des lois antisémites et de l’obligation faite aux Juifs de porter l’étoile jaune. Ivan Denys lit ici avec grande émotion les pages qu’il a écrite sur son camarade de classe Wladimir Solomon.

Pendant les jours troublés qui suivent la Libération, Ivan Denys joue le rôle de porteur de missions qu’il tient directement d’Edmond Lablénie, n’ayant plus de contact avec ses anciens responsables, Marion (Jean Maspero), Lignières (Jean Poperen) dont certains ont été fusillés Jean-Pierre Mulotte, et Joinville ( Pierre Weill  ). C’est autour de la redécouverte d’un tampon du Front National Etudiants et Lycéens qu’il raconte cet épisode à l’éditrice.

Devenu professeur après la guerre, Ivan Denys n’a jamais renié ses engagements. Anti-stalinien, il demeure longtemps membre du Parti Communiste Français, pour « deux choses fondamentales : le sens de la lutte avec un certain sens de l’organisation et d’autre part l’amitié ». Dans les enregistrements de travail sur le livre en train de se faire, l’ancien Résistant fait part de certaines interrogations de son entourage concernant cette fidélité au PCF. Voici sa réponse :

Le livre en tant qu’objet porteur de sens

Le petit format des livres de sa maison d’édition, livres qu’Anne-Laure Brisac aurait désirés encore plus petits si elle n’avait pas été dissuadée par le conseil contraire d’un imprimeur, vient de ce premier texte publié sur la Résistance. Comme les publications clandestines qui doivent pouvoir se dissimuler facilement, elle voulait des volumes de petite taille, pouvant se glisser dans une poche. En outre, le design de la couverture, notamment la typographie utilisée n’a pas été choisie au hasard :

« Pour la typographie de la couverture, ces grosses lettres un peu maladroites, j’ai demandé à ma sœur maquettiste d’utiliser une imprimerie à la main que mon père m’a donnée, de la marque Victoria, un objet allemand. Je ne sais pas d’où mon père la tenait et je ne sais pas si c’est un jouet. Peut-être que cette imprimerie vient de mon grand-père. Pendant la guerre, mon grand-père avait une quarantaine d’années et s’était caché au Chambon-sur-Lignon, un village des Cévennes, très protestant, dans lequel il y avait un pasteur décidé à ne pas appliquer les lois de Vichy et qui avait accueilli dans le village de nombreux Juifs qui passaient la ligne de démarcation dans la clandestinité et venaient se réfugier, y laissaient parfois leurs enfants pour partir travailler dans un pays neutre ou s’engager dans la Résistance. Ma famille paternelle était juive. Ils sont restés à Paris jusqu’en 1942, puis c’était trop dangereux, ils sont partis au Chambon. Ils vivaient comme ils pouvaient, mon grand-père était architecte et n’avait pas le droit de travailler à cause des lois antisémites. Je sais qu’il a fait des faux papiers, il était modeste mais faisait de fausses cartes d’alimentation. Cette boite d’imprimerie à la main, de fabrication allemande, elle est en métal et grâce à des timbres en caoutchouc que l’on glisse sur une barrette, on compose son texte. J’avais envie que le texte sur la couverture du livre soit composé avec ça. »

Ivan Denys, témoignant soixante-dix ans après son engagement de lycéen dans la Résistance, n’a jamais oublié ses camarades qui ont trouvé la mort dans la lutte. À la sortie du livre, il tient à en envoyer un exemplaire au frère de son ami Jean Maspero, mort au combat en 1944 à l’âge de dix-neuf ans. Voici la lettre qu’Ivan Denys a reçu en retour, signée François Maspero qui souligne combien de tels souvenirs « ne doivent jamais être perdus ».

Après guerre, un Comité d’Histoire de la Seconde guerre mondiale est institué. Cet organisme interministériel est chargé de rassembler tous ceux et celles qui peuvent contribuer à l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale. C’est dans ce contexte qu’au milieu des années 1950, Ivan Denys est appelé à témoigner sur ses faits de résistance. Voici son témoignage tel qu’il est conservé aux Archives Nationales (lecture Juliette Keating).

 

Juliette Keating

Nous remercions Sylvie Peureux-Denys ainsi que Fabrice Denys pour nous avoir confié des documents personnels et attiré notre attention sur le témoignage d’Ivan Denys conservé aux Archives Nationales. Merci à Julia Maspero pour avoir accueilli notre demande de publication de la lettre de François Maspero avec bienveillance.

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