9. La Grande Illusion

Quelque chose là-haut : tous les quinze jours, un nouvel épisode d’une histoire simple et terrible. Il y a quelque chose là-haut qui m’obsède. Quelque chose dans le ciel, ou dans ma tête peut-être.

J’avais déjà navigué au large de l’Afrique, il y a des années. Je n’en gardais pas un bon souvenir, quoique les mésaventures que j’ai connues à cette occasion furent extrêmement différentes de celles que je traversais maintenant. Y repensant aujourd’hui, il m’apparaît cependant que cette première croisière m’en avait donné un bel avant-goût. C’est pourquoi je me permets d’ouvrir ici une assez longue parenthèse.

Nous étions partis de l’île de Tenerife. Mon ami Dominique et moi, tous deux la vingtaine environ, devions convoyer aux Antilles un voilier sale et mal équipé que son propriétaire avait abandonné depuis des mois dans le port de commerce de Santa Cruz. Des rats avaient envahi le bord, l’intérieur était ravagé, même le plastique avait été bouffé. Les équipements de sécurité avaient disparu, sans doute volés. Ne restaient en gros que des voiles fatiguées et des boîtes de conserve périmées. En découvrant l’état du bateau, nous avions failli renoncer, mais, pour mon camarade comme pour moi, l’occasion était trop belle : une transatlantique, c’était une première pour nous deux et peu importait la monture. Nous avions du temps, une furieuse envie de traverser l’océan à la voile, et de toute façon n’avions pris qu’un aller simple pour Tenerife. Donc seau, éponge, grande lessive, armement, ravitaillement, départ. Pas directement pour les Antilles, mais pour l’archipel du Cap Vert, au large de Dakar. Cette première étape de 900 milles nautiques le long des côtes du Sahara et de la Mauritanie nous permettrait un bon rodage avant le grand saut. En fait de rodage, nous allions être servis.

Nous sommes partis peu avant la tombée de la nuit. Il n’y avait pratiquement pas de vent, la nuit était d’encre : pas de lune, aucune lumière à l’horizon, rien de visible sinon les masses sombres des vagues alentour, les étoiles et le court sillage phosphorescent du bateau. La longue houle de l’Atlantique ballottait les voiles vides d’un bord sur l’autre. Je suis descendu dans le carré afin d’essayer de dormir quelques heures, laissant la barre à Dominique. En revenant dans le cockpit deux heures plus tard pour le relayer, j’ai eu l’impression de pénétrer dans un cauchemar fait de montagnes russes (la houle) et de cris de sorcières (le gréement). Mon équipier m’a résumé la situation en quelques mots las : pétole, voilier ingouvernable, horizon vide, fatigue, bon courage. Puis il est descendu s’effondrer sur sa couchette, me laissant seul dans cette obscurité confuse. Pas de cap, pas d’envie, pas de sens : même le ciel étoilé des tropiques, dont les constellations m’étaient alors pour la plupart inconnues, n’était d’aucun secours pour me repérer dans ce chaos. Le voilier ne cessait de monter et descendre sur une houle invisible, complexe, imprévisible. Cela donnait l’impression d’être assis sur le couvercle d’un cercueil porté par des croque-morts ivres et aveugles.

Puis le vent s’est réveillé, et la coque s’est peu à peu appuyée sur son flanc. Le fracas des voiles et des drisses a pris fin, le compas a cessé sa exploration erratique de la rose des vents, la grande glissade a commencé et au malaise a succédé une joie intense. Si un bateau bouchonnant, tanguant, roulant dans la nuit noire est le lieu le plus absurde que l’on puisse imaginer, un voilier qui déploie ses ailes dans l’alizé procure à ses passagers un incomparable sentiment de puissance et de liberté, pardonnez ce cliché.

Ainsi vont les première nuits en mer, qui font défiler une palette d’émotions plus riches que celles que donne à connaître toute une année sur la terre ferme. C’est sans doute pour cela que l’on navigue, malgré tout. La félicité a été de courte durée. Tout à coup, dans le silence revenu, j’ai commencé à entendre distinctement des voix venant de l’avant du bateau. Des voix faibles comme des chuchotements, suffisamment claires toutefois pour que je puisse reconnaître celles d’hommes et de femmes prenant alternativement la parole dans une langue inconnue de moi. Dominique avait-il allumé la radio du bord ? Non. Y avait-il des bateaux à proximité ? Aucun. Des passagers clandestins à l’avant ? Pas plus, je m’étais donné la peine d’aller vérifier, à tout hasard. Alors était-ce une illusion ? Peut-être. Sûrement même, car de quoi d’autre pouvait-il s’agir ?

L’illusion auditive est un phénomène fréquent en mer. Je me souviens d’un voilier dont le pilote automatique, en couinant, semblait réciter des éditoriaux politiques d’Alain Duhamel. C’était une logorrhée lancinante avec un phrasé un peu heurté mais sûr de lui, qui développait sans fin des arguments subtils quoique incompréhensibles. J’en avais fait la remarque à mes coéquipiers qui, dès lors, se mirent eux aussi à entendre cette litanie. Cela devint un jeu entre nous que d’essayer d’interpréter les discours du pilote — après « maillage législatif, réglementaire et normatif », qu’est-ce qu’il a dit ? faisait l’un ; je crois qu’il a parlé de remonter de dix degrés vers le nord, répondait l’autre.

Mais cette fois, entre archipels des Canaries et du Cap-Vert, c’était beaucoup plus mystérieux. Le pilote automatique n’était pas en cause puisqu’il n’y en avait tout simplement pas. Quand à mon équipier, il ronflait comme un poêle. Je n’ai pas eu le cœur de le réveiller pour qu’il vienne tendre l’oreille avec moi. J’ai préféré rester à la barre, filant dans la nuit noire sous des étoiles incroyablement brillantes, fendant l’océan dans un rêve bavard. Derrière moi, la polaire était presque sur l’horizon, et devant, la constellation du Scorpion montait lentement dans le ciel. Quand je piquais du nez, toute la sphère céleste se mettait à tourner comme un manège ; je ne savais plus où j’étais, avec l’impression de tomber dans un trou sans fond. Ce vertige n’était pas désagréable, mais bientôt le singulier bavardage revenait, et mon inquiétude avec. À quatre heures du matin, j’ai rendu la barre à Dominique sans rien lui dire des voix : Dominique était un bloc de rationalité taillé dans le granit et je n’avais aucune envie qu’il me voie en Jeanne d’Arc des mers. « Va bouter l’Anglois hors de ce bateau », m’aurait-il dit chaque fois qu’il m’aurait réveillé pour mon quart. Je crois que j’aurais moins bien supporté son humour grinçant que les voix fantômes. Restait à savoir si lui aussi les entendrait. J’ai immédiatement sombré dans un sommeil sans rêves et sans fond.

À mon réveil, le soleil était déjà haut dans le ciel. Dominique m’a rendu la barre sans aucun commentaire. Soit il n’avait rien entendu, soit il hésitait à me l’avouer, sans doute pour les mêmes raisons que moi. L’alizé était désormais bien établi, le bateau fonçait sur les crêtes d’écume, une poignée de poissons volants avaient atterri sur le pont durant la nuit. Cette première belle journée a suffi à nous faire croire que nous étions devenus de vieux routiers des mers, que notre sillage serait infini et qu’il n’existait dorénavant d’autre horizon à nos vies que le prochain mille nautique.

La nuit suivante, cela a recommencé. D’abord un murmure, puis un papotage ininterrompu et glaçant. Une illusion vraiment ? Il y avait peut-être une meilleure hypothèse. Je souffre d’acouphènes. Mes oreilles sifflent presque en permanence. C’est arrivé brutalement il y a quelques années, un soir où je regardais la télévision. Le son parasite n’a pas cessé au coucher ; au lever il était encore là. Depuis, je tente de vivre avec. L’intensité des sifflements est variable, ils décroissent parfois l’après-midi mais chaque matin ils reviennent. Il paraît qu’une personne sur dix a des acouphènes. Qu’entendent les autres ?

J’étais ressorti de chez l’ORL avec ce diagnostic : « Hypoacousie de perception bilatérale s’accentuant dans les aigus au-delà de 500 Hz, dont la perte auditive moyenne est de 22 dB à droite, soit 20,2%, et 25 dB à gauche, soit 16,5%. Acouphène bilatéral sur 8000 Hertz ». Traduction : je devenais sourd dans les aigus et mon cerveau, animal facétieux, compensait en créant artificiellement des sifflements. Ceux que j’entends en permanence depuis lors. Il s’agit en quelque sorte de sons fantômes, m’avait dit l’ORL avant d’ajouter assez abruptement qu’il n’y avait aucun vrai remède. Penser que je devrais vivre le restant de mes jours avec ces sifflements dans la tête m’a plongé dans un véritable état de panique. C’est, j’imagine, la réaction habituelle des gens qui se découvrent des acouphènes.

Le compositeur Robert Schumann souffrait de ce problème lui aussi, entre autres maux. Vers la fin de sa vie, la chose s’est compliquée d’hallucinations auditives. Un jour, le musicien entendit un thème comme dicté par des anges ou des spectres ; il le prit en notes et composa sur cette base ses fameuses Variations des esprits. Quelque temps plus tard il sortait de chez lui en pantoufles et allait se jeter dans le Rhin. Il fut alors conduit à l’asile, dont il ne sortit que les pieds devant. Et si mes propres acouphènes s’étaient-elles aussi « enrichies » d’hallucinations ? Et si ces voix parasites étaient le signe d’une évolution schumanienne de mon état ? C’est l’hypothèse que j’en vins à considérer durant cette deuxième nuit en mer, et celle-là était tout bonnement épouvantable. À tout prendre, j’aurais préféré être confronté à de vrais fantômes, si je puis dire. La chose s’est ensuite reproduite chaque nuit, au point que je me suis mis à appréhender ces quarts en solitaire.

Mon acouphène me siffle aux oreilles sur une fréquence double de celle produite par la 88e et dernière touche d’un piano. C’est un son extrêmement désagréable, mais avec l’habitude, mon cerveau parvient parfois à effacer durant quelques heures ce parasite qu’il crée lui-même en amont. Tel un Shadok, il vide d’un côté ce qu’il ne cesse de pomper de l’autre. Pas toujours assez vite toutefois, ce qui fait que l’acouphène revient quotidiennement me vriller les tympans. Ce fond sonore est monotone et cela vaut sans doute mieux ainsi : si dans mon crâne se jouait en permanence une tonitruate Marseillaise ou un Boléro conduit par un chef dyslexique, l’effacement du parasite serait quasiment impossible et alors la vie ne vaudrait plus d’être vécue. À supposer que le bavardage nocturne que j’entendais à bord surgissait bien de ma matière grise déréglée, la tâche ne serait pas plus aisée, et la conclusion peu différente. D’où cette angoisse.

Rallier l’île cap-verdienne de São Vicente nous a pris une bonne semaine car l’alizé s’est peu à peu essoufflé. Croisière morne. Les poissons volants, c’est bon, surtout cuits à la tahitienne, mais on s’en lasse vite. Notre escale a duré près de cinq semaines. Mindelo, port principal de l’île de São Vicente où nous avions mouillé le bateau, ne comptait aucun artisan capable de faire une réparation sur la grand-voile en Dacron que nous avions déchirée pendant la traversée lors d’un empannage. Il ne s’agissait que de couture, mais celle-ci réclamait un matériel solide et du savoir-faire, choses qui manquaient cruellement à notre bord comme à terre. Finalement c’est le skipper d’un bateau voisin qui nous a dépanné. Björn était un type agréable quoique terriblement méticuleux, et pas pressé avec ça : ce Suédois âgé d’une grosse soixantaine végétait dans le port de Mindelo depuis bientôt deux ans, caressant le projet d’un départ vers le Brésil, le remettant chaque mois à plus tard. Probable qu’il ne décollerait jamais plus. L’Atlantique lui semblait trop large, son bateau trop mal équipé, la météo toujours trop incertaine. Quant aux charmes du Brésil, il les avait plus ou moins trouvés à São Vicente, île lusophone bercée par de plaintives mornas et la nostalgie du leader indépendantiste Amílcar Cabral, alors pourquoi aller voir plus loin ?

Björn tuait ses journées dans un café du port, une gargote plutôt, où était servi un alcool fort de nature indéterminée qui avait le parfum d’un rhum ambré et le goût d’un cognac de contrebande, pas bien cher en plus. Dominique et moi avons dilué quotidiennement notre impatience dans ce liquide aux vertus hypnotiques, tandis que le Suédois y noyait son spleen scandinave. Notre trio passablement ivre, regard fixe et vide sur les bateaux se dandinant au mouillage, devait former un tableau lamentable. Nous aurions pu rester là un siècle, cependant la saison des cyclones approchait et si nous ne partions pas rapidement, il faudrait patienter cinq mois de plus, ou un siècle peut-être. Björn a fini par se mettre au travail tandis que Dominique et moi avons poursuivi à terre notre imprégnation en observant le Suédois coudre sur le pont de notre voilier avec une lenteur de koala. C’est lors de l’une de ces séances éthyliques que Dominique s’est tourné vers moi, œil vague et élocution approximative, pour me faire cette confidence :

– Tu vas rire, mais chaque nuit pendant mon quart, figure-toi que j’ai entendu… des voix. Oui, des voix comme si la radio était allumée, mais en plus faible. Ça venait de l’avant. Des voix bizarres. J’avais pas picolé pourtant. C’est fou, non ? Ou alors c’est moi qui suis fou.

Inutile de dire que ce fut pour moi un immense soulagement. Ainsi donc je n’allais pas finir comme Schumann, poursuivi par des voix intérieures jusqu’à avoir envie de me foutre à l’eau. Ces voix existaient bel et bien. Restait à savoir d’où elles pouvaient bien venir, bien que ce ne fut plus tellement mon problème. Eh bien, nous ne l’avons jamais su.

Nous ne sommes jamais repartis vers les Antilles, préférant renoncer à une traversée qui nous aurait exposé à trois semaines de cohabitation avec des fantômes bavards, lesquels, aussi inoffensifs soient-ils, auraient fini par nous taper sur le système. Nous avons pris un avion vers Dakar, puis un autre vers la France, et laissé là le bateau hanté.

J’en termine là avec mes souvenirs de jeunesse pour revenir à cette seconde « croisière » africaine, celle que j’ai faite avec de vrais cadavres à bord. Muets fort heureusement. Lorsque nous avons commencé à distinguer la côte, mû par un réflexe idiot d’amateur de séries policières, j’ai dit à Ilona qu’il fallait absolument que l’on balance les corps à la flotte et que l’on efface nos empreintes. Elle m’a regardé avec un drôle d’air, puis a répondu : « Non, on va tout simplement y foutre le feu, à ce bateau, et on va se barrer avec le canot. » Ce que nous avons fait, non sans mal.

Incendier un bateau est beaucoup moins simple qu’il n’y paraît, du moins si l’on veut s’en sortir indemne. Après avoir aspergé tout le pont avec l’essence du moteur de l’annexe, nous nous sommes retrouvés comme des cons. Non seulement nous n’avions plus de carburant pour rejoindre la côte, mais en plus il était hors de question de gratter une allumette dans l’état où nous étions : nous aurions finis en torches. Ilona a attrapé la bouteille qui contenait l’infusion de datura pour y verser ce qu’il restait d’essence ; elle l’a bouchée par un chiffon et nous avons sauté dans le canot, déjà à l’eau à couple du bateau. Aussitôt que j’ai largué, la fée Clochette a mis le feu au chiffon et a balancé son cocktail molotov sur le pont. Le souffle de l’embrasement nous a projetés au fond de l’annexe. Ilona était brûlée au bras, je n’avais plus de sourcils et beaucoup moins de cheveux.

Ensuite, il nous a fallu ramer en espérant que l’Argo coulerait avant que des garde-côtes ne se pointent. Ça n’a pas tardé — le naufrage, pas l’arrivée de la patrouille. La côte était encore à huit bons milles. Ilona n’avait pas touché une rame de sa vie. Nous avions quitté le bord un peu tôt.

Édouard Launet
Quelque chose là-haut