Londres, août 1976

London 1976 - Photo Gilles Walusinski
Londres, 1976 © Gilles Walusinski

Avec mon amie, nous avions décidé de passer quelques jours à Londres en cette fin du mois d’août 1976. Un hôtel assez bon marché dans le quartier de Kensington nous avait été conseillé. C’est donc en touriste que j’avais emporté mes deux Leica. Peu de photos en couleur, une vue de la Tamise et le routemaster à impériale pour l’ambiance. En 1976, on ne parlait pas encore de Tina (There is no alternative), et Margaret Thatcher n’était pas encore Premier ministre…

10 Downing Street, London 1976 - Photo Gilles Walusinski

Un seul bobbie pour monter la garde devant le 10, Downing Street. Et pas bien loin dans St James’s Park, sans doute comme tous les jours, un orchestre sous le kiosque à musique et des spectateurs concentrés ; à deux pas, deux pélicans tenaient la vedette.

London 1976 - Photo Gilles Walusinski

La balade se poursuivait, il faisait beau à Londres en cette fin du mois d’août. La City, les vitrines de mode, une carriole et son cheval, une centrale thermique en pleine ville soldaient mes impressions du moment.

Londres 1976  © Gilles Walusinski

La nuit tombée, retour à l’hôtel, un petit voyage dans le tube et deux enfants sikhs dans la rame 23 400… Le lendemain direction Petticoat Lane et Portobello Road. Les touristes prenaient des photos avec leur Instamatic, j’entendais dire que la photographie de masse allait tuer la photographie ! Comme si l’invention du stylo à bille avait décidé la mort de l’écriture et la Remington la mort de la littérature…

Londres 1976 © Gilles Walusinski

London 1976 - Photo Gilles Walusinski

Pas de souci pour photographier deux bobbies les bras croisés. Une élégante portant trois cornets de glace brûlait d’impatience de voir tomber les chaînes qu’un bonimenteur de rue promettait de faire tomber d’un cri !

Londres 1976 - Photo Gilles Walusinski

Nous étions le 28 août, jour d’affluence à Portobello, un samedi. Le vendeur de porcelaine de Chine n’hésitait pas à donner du marteau pour en garantir la solidité, et son sourire transactionnel mettait fin à une petite série, petite histoire du jour.

Londres 1976 - Photo Gilles Walusinski

De Portobello Road à Notting Hill, il n’y a qu’un pas. Ce quartier de l’ouest de Londres était encore très pauvre en 1976 et habité principalement par une population d’immigrés originaire des anciennes colonies britanniques des Caraïbes, Trinidad et Tobago, Jamaïque, Guyane britannique, Dominique, Bahamas, Grenade, Barbade, Sainte-Lucie…

London 1976 - Notting Hill © Gilles Walusinski

Londres 1976 © Gilles Walusinski

Londres 1976 © Gilles Walusinski

Londres 1976 © Gilles Walusinski

Le dimanche 29 août le hasard a dirigé mes pas vers Notting Hill, où se déroulait le carnaval annuel éponyme. Se tenant sur trois jours avec des défilés de chars supportant des sonos caribéennes, la tradition veut que le dimanche soit la journée consacrée aux enfants. C’est bien le hasard qui m’a poussé à faire ces photos. La tension était palpable, la présence de la police me surprenait à l’époque, j’entendais que chaque année ce festival donnait lieu à ce que l’on nomme aujourd’hui des émeutes urbaines.

London 1976 - Notting Hill Carnival © Gilles Walusinski

J’écris ces lignes quelques jours avant le carnaval de 2019 prévu les 29, 30 et 31 août. Le quartier de Notting Hill a bien changé, la gentrification ayant fait son œuvre. Les populations immigrées ont été repoussées plus loin du centre de Londres, le carnaval attire, me dit-on jusqu’à deux millions de touristes.

Le lundi 30 août 1976, il y a donc 43 ans, des émeutes ont fait 100 blessés chez les policiers londoniens et 40 personnes ont été interpelées. Ce lundi, je n’étais plus là, j’avais réservé un billet de retour qui m’empêcha d’assister à cette révolte qui inspiraWhite Riot aux Clash en 1977.

The Clash - White Riot single sleeve    
The Clash - White Riot single (back)

© Macau Daily Times

Londres 1976 © Gilles Walusinski

C’est la présence des forces de l’ordre qui a suscité la tension chez les carnavaliers, tension que j’avais perçue la veille. Pourtant ces policiers m’apparaissaient bien peu armés, avec le seul bâton porté à la ceinture.

London 1976 - Notting Hill Carnival © Gilles WalusinskiC’est l’occasion de revenir sur l’histoire de ce carnaval. Dès la fin de la seconde guerre mondiale, le Royaume-Uni voit arriver de nombreux immigrés de ses colonies caribéennes. La reconstruction a besoin de main d’œuvre. Mais l’Angleterre accueille aussi une population importante expatriée par les États-Unis pour des raisons politiques. Les Noirs en sont les premières victimes.

En 1948, un Sir Oswald Mosley avait voulu ressusciter sa British Union of Fascist, interdite pendant la guerre. Son Union Movement se veut plus jeune, plus “moderne”, la bande des Teddy Boys prône Keep Britain White… Dans ce contexte – bien entendu sans rapport avec la situation d’aujourd’hui – les agressions se multiplient contre les populations immigrées. En 1958, le quartier de Nottingham est le siège de troubles importants qui atteignent leur paroxysme en août. Un couple se dispute à la sortie d’une station de métro. Le mari jamaïcain part de son côté et sa femme, suédoise, est agressée dans la rue par des Teddy Boys. Ces derniers poursuivent leur marche vers Notting Hill et sèment la terreur, vandalisent les maisons, les habitants s’opposent. Du 29 août, les émeutes se prolongent jusqu’au 5 septembre.

Londres 1976 - Photo Gilles Walusinski

“La bourgeoisie a peur du militantisme de la femme Noire, et elle a de bonnes raisons d’avoir peur. Les capitalistes savent, mieux que de nombreux progressistes, qu’une fois que les femmes noires commencent à prendre des mesures, le militantisme de tout le peuple noir, et donc de la coalition anti-impérialiste, est grandement amélioré.”

Ces mots sont de Claudia Jones, publiés en 1949 dans Political Affairs. Claudia est une militante née à Trinidad et Tobago en 1915. Encore enfant, sa famille émigre aux États-Unis. Elle est élevée avec ses frères et sœurs par son père après le décès de sa mère. Très douée à l’école, Claudia vit dans une grande misère. À dix sept ans, elle attrape la tuberculose. Elle se bat et milite, pige pour la presse, est engagée en 1937 comme rédactrice au Daily Workers. En 1953, elle devient directrice éditoriale du Negro affairs.

Claudia a choisi son nom, Jones qui, pense-t-elle, protégera mieux sa famille que son véritable patronyme, Cumberbatch. Dans une Amérique en pleine guerre froide Claudia s’inscrit au parti communiste américain. En 1948 elle est condamnée et emprisonnée. À 36 ans, malade, elle fait une crise cardiaque. À sa sortie de détention, le 23 octobre 1955, elle est expulsée des États-Unis vers l’Angleterre. Elle a fait ce choix plutôt que de retourner à Trinidad.

Claudia Jones
Claudia Jones (photo DR)

En Angleterre, elle poursuit son travail de militante, dénonce les discriminations, soutient Nelson Mandela et fonde The West Indian Gazette and Afro-Asian Carribean News en 1958.

Marika Sherwood, Claudia Jones, A Life in ExileAprès les émeutes de 1958, Claudia Jones obtient du St Pancras Town Hall, l’hôtel de ville du Conseil d’arrondissement de Camdem London Borough Council, l’autorisation de créer le carnaval à Notting Hill, censé se tenir le week-end précédent le dernier lundi du mois d’août.

La première manifestation se tient en août 1959, est retransmise par la BBC. Il s’agit pour les Caribéens de montrer leur culture et le but du carnaval est la réconciliation intercommunautaire.

Le carnaval de 1976 est resté dans les mémoires comme celui qui a donné lieu aux plus gros affrontements avec la police londonienne. On dit que c’est l’arrestation d’un pickpocket dans Portobello road qui aurait déclenché les émeutes. Mais depuis les affrontements racistes des débuts, en 1959, le quartier de Notting Hill a bien changé. L’administration a su faire de ce carnaval un événement touristique et rien ne dit que le Brexit sera le Clash déterminant la fin des discriminations.

Claudia Jones est morte le 24 décembre 1964. La maladie, son cœur et la tuberculose ont vaincu son courage inchangé.

 

Texte et photos de Gilles Walusinski
Photographie