Pour être moins seul·e·s dans le bourbier

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Autrefois les très vieux les très malades mais pas encore tout à fait morts, c’était l’affaire des femmes, « occupées au ménage ». À un moment ou l’autre de leur vie, généralement au temps des enfants grandis et de leur respiration enfin possible, elles se retrouvaient, afin de ne pas perdre la main des toilettes et des changes, en charge des très vieux. N’exagérons rien : parfois la famille vivait encore par clan à la campagne dans de vastes maisons et les plus grands des enfants prenaient en charge avec leurs parents dans un mouvement collectif aux interstices des autres tâches, les plus atteints, les plus branlants. 
Ils n’étaient pas non plus si nombreux entre l’absence d’antibiotiques et la récurrence des guerres à vivre à n’en plus finir.

De nos jours, les femmes bossent, les hommes aussi, ou ils chôment mais provisoirement, les logis sont petits, les humains sont mobiles par choix ou par implication professionnelle subie, et, éloignés, les vieux parents trinquent. Ils n’ont pas même, du moins en France, le droit de choisir de mourir dignement, avant d’être saisis de pathologies débilitantes qui les font disparaître à eux-mêmes tout en restant présents.

Si ce fardeau prévisible vous échoit, vous trouverez réconfort et idées concrètes pour tenir, dans ces deux ouvrages au gré de la pseudo-solution que les circonstances ou vos finances familiales vous imposeront. 



Placement dans un établissement de soins spécialisé : Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose ? de Roz Chast (traduction d’Alice Marchand, éditions Gallimard Jeunesse). Voilà les vieux parents logés aux dépens de tout ce qu’ils possédaient de leur vivace vivant, et de vos propres fins de mois – car ni les mutuelles ni les régimes de sécurité sociale ou assurances privées ne prennent en charge VOTRE cas–, dans un de ces établissements qui se sera présenté à vous comme un hôtel quatre étoiles avec quelque peu de matériel médical et d’accessibilité et de nombreux soignants, vacataires et infirmiers. En pratique, tous sont toujours en sous-effectifs et personne n’a le temps, les équipements sont en panne, et le prix annoncé de pension est multiplié par deux au gré des inévitables suppléments que la dégradation de l’état physique des pensionnaires entraîne. Roz Chast vous accompagnera tout au long de cette épreuve qu’elle a elle-même traversée. Elle n’a aucun conseil miracle à proposer. Mais vous vous sentirez moins seul·e·s dans ce bourbier.



Maintien à domicile avec des soins sur place et « des personnes qui passent » tous les jours, non, tous les deux jours, ou plutôt toutes les semaines, à moins que ce soit deux fois par mois. L’hôpital qui ne sait que faire des patients incurables, âgés, et qui manque de lits, s’est échiné à vous faire croire qu’une hospitalisation à domicile, grâce aux techniques modernes de veille et d’alarme et grâce à un personnel dévoué qui fera chaque jour sa tournée, est une solution merveilleuse. La personne âgée que nous serons nous-même demain fors naufrage de la planète, attentat, épidémie, ou accident, du tréfonds de son âme réclame sa maison. Vous voilà donc embarqué comme coordinateur, coursier, soignant remplaçant, répondeur humain sursautant de coups de fil urgents. Lu sur le temps personnel dont elle vous a privé, Le Sas de l’absence (Actes Sud/Babel) vous aidera à faire face à la situation. Par petites touches, Claude Pujade-Renaud y évoque le long chemin de la déchéance et l’investissement progressif par la camarde des corps et des esprits. Vous sourirez devant l’ironie malicieuse de l’auteure, comme vous désespérée. Là aussi, vous vous sentirez moins seul-e-s dans l’épreuve, ce qui aide bien plus que vous ne le croyez. Au passage, vous pourrez même apprendre quelques techniques de l’art du métier de qui doit soigner.



Ainsi vous saurez tout. Ensuite, à vous de lutter, sans oublier de tenir bien au chaud, envers et contre tout, l’amour que bien vivants ces parents vous inspiraient. Tenez bon !

Gilda Fiermonte
Ordonnances littéraires

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