Ricardo Piglia : le souffle de la fiction

Respiration artificielle, de Ricardo Piglia, traduit de l'espagnol (Argentine) par Antoine et Isabelle Berman, André Dimanche, 2000« Y a-t-il une histoire ? » C’est ainsi que s’ouvre Respiration artificielle (1980), œuvre indispensable de l’Argentin Ricardo Piglia, qui vient de nous quitter. L’histoire familiale du jeune écrivain Emilio Renzi, alter ego aussi évident que mensonger de l’écrivain, s’entrelace avec l’histoire agitée de son pays, à un moment où les mots peinent à être dits. Troué de silences et d’ellipses, le roman est tissé à partir de bribes de lettres échangées entre Renzi et Marcelo Maggi, l’oncle qui sort de l’ombre pour rectifier l’histoire officielle, apporter une version différente des fausses histoires qui circulent à son propos dans la famille. Dès les premières pages, il met en garde son lecteur, et par la même occasion celui du roman : « Tout est apocryphe ».

Organisée autour d’une série de conversations et d’appréciations sur la littérature entre Renzi et ses amis ou compagnons occasionnels de bar, la deuxième partie du roman permet à Piglia de faire un détour par des textes littéraires remettant en cause la notion de fiction, revisitant et par la même occasion passant en revue les figures majeures de la littérature argentine : Borges, bien sûr –malicieusement étiqueté par Renzi comme « le meilleur écrivain du XIXe siècle » – mais également Roberto Arlt ou Macedonio Fernández, que Piglia hissera au rang de classiques dans d’autres romans et dans ses écrits théoriques [1]. S’occultant sous la voix d’un Renzi et d’un roman qui reste paradoxalement polyphonique, Piglia instaure donc un jeu de miroirs pour présenter, tel un ventriloque, sa vision de la littérature comme art de l’implicite et assemblage de fausses citations, comme récit qui se dérobe volontairement aux yeux du lecteur et qui ne se fait visible que de manière elliptique et fragmentaire.

Dans un contexte où les mots doivent se déguiser en histoire pour pouvoir être dits, il appartient au lecteur de découvrir – comme dans un jeu de piste ou une enquête policière – le « bruissement maladif de l’histoire », la trame secrète, la respiration artificielle qui, comme en sourdine, insuffle de la fiction à toute histoire, qu’elle soit littéraire ou pas. Si Respiration artificielle se lit avant tout comme métaphore politique et pied de nez à la censure et aux restrictions de parole par temps de dictature, cette méditation sur l’histoire se transforme au fil des pages en écriture de soi, conformément au brouillage générique et aux propositions théoriques du Piglia professeur et critique, qui conçoit la critique littéraire non comme une histoire de lectures, mais comme l’une des formes modernes de l’autobiographie.

Mariana Di Ció
Littératures

[1] Parmi lesquels Le Dernier lecteur, traduit de l’espagnol (Argentine) par André Gabastou, Christian Bourgois éditeur, 2008.

Ricardo Piglia, Respiración artificial, DeBolsillo, 2013Respiration artificielle, de Ricardo Piglia, traduit de l’espagnol (Argentine) par Antoine et Isabelle Berman, André Dimanche, 2000.

Publication originale en espagnol : 1980. Réédition récente en version originale : Respiración artificial, Debolsillo, 2013

À signaler : 327 cuadernos (327 cahiers) , excellent documentaire d’Andrés Di Tella sur les cahiers de Ricardo Piglia, récemment publiés sous le titre Los Diarios de Emilio Renzi (Journal d’Emilio Renzi). VO en espagnol, sous-titres disponibles en anglais, 1h21. Disponible sur Vimeo (5,20 euros)

(Bande annonce du documentaire 327 cuadernos)