XXVI. En route !

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs gentils mais rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali iibn-el-Fahed, le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire internationale, Tigrovich, tigre, prince et artiste aurait tout eu pour être heureux si la main de la fatalité n’avait frappé à la porte de sa merveilleuse carrière : ce fut l’accident, puis, bien pire, la mélancolie de l’artiste. Malgré son grand retour sous le chapiteau, le tigre doute, s’alcoolise puis retrouve l’inquiétant Irénée, artiste du négoce en substances illicite. Il s’endette et se prostitue, prêtant son image à de vulgaires publicités. Un jour son dompteur disparaît. Est-ce la fin ? Pas tout à fait, car Démétrios, un clown de bonne composition persuade notre héros de prendre la route à la recherche de l’étoile de sa vie, son dompteur qui a opportunément laissé quelques indications permettant de le retrouver un jour, mais pas tout de suite.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les préparatifs se firent en un clin d’œil tant le tigre, à présent, faisait montre d’impatience. Tout au plus régla-t-on quelques détails, comme il convient quand on part en voyage. Dans une vieille roulotte qui servait de remise, Tigrovich retrouva son sac de voyage artistique dont aucune toile d’araignée, malgré les années, n’avait réussi à ternir l’éclat et les détours. Démétrios dit au revoir aux gazelles et autres otaries qui l’accompagnaient dans son numéro et arrangea les affaires du cirque.

Au détour d’une ruelle, un soir, Irénée, qui passait par là, fut attaqué par une petite bande que l’on ne prit jamais et fut laissé pour mort (il était juste salement étourdi, un peu griffé également) au bord d’un trottoir (ainsi le veut la rude loi du cirque). Patrick, tout en larmes, Patrick vint faire ses adieux, et à Tigrovich, ému, promit que La Gazette du Cirque couvrirait son départ d’un voile pudique (il couvrait surtout, à l’époque, les progrès d’un cornac dont le numéro éléphantesque avait pris la place du tigre ; le cornac, un sikh élevé à Brighton, contrairement à ses éléphants, eux-mêmes nés à Sarcelles, rencontrait un très respectable succès d’estime).

Enfin, en quelques jours, ils furent à Marseille. La mer, exubérante, cabriola à leur venue, puis aux heures chaudes s’apaisa, devint radieuse au point que l’on eut dit qu’elle souriait de les voir. Dans les flots qu’agitait un vague vent, Tigrovich retrouva un début de santé, rivalisant avec les vagues, triplesaltant quand elles doublesaltaient, sautpérillant arrière quand elles sautpérillaient avant, bref acrobatant joyeusement, tandis que Démétrios se persuadait que ses grimaces de clown faisaient rire les flots. Mais ils ne cédèrent pas longtemps à l’ivresse qui s’empare, quand ils viennent au Sud et à la mer, de ceux qu’ont trop longtemps blanchis les brumes de la Capitale. En son cœur Tigrovich n’oubliait pas Ali et tout ruisselant de sel, il anticipait, dans ses rêves, l’instant où ses cabrioles fêteraient son dompteur, comme la mer venait de le flatter. D’espoir il écrivit même plusieurs poèmes (« Comme la mer quand elle m’a vu, Ainsi Ali, quand je te reverrai, etc. ») dont La Gazette du Cirque a depuis publié une anthologie, mieux connue sous le titre Poèmes de cirque et d’espoir. Quant à Démétrios, ayant tiré de l’une des vastes poches de son grand veston vert écossais un outil propre à communiquer, il s’entretint quelques instants avec un mystérieux correspondant, avant de signifier au tigre de le suivre.

Ils quittèrent le bord pour aller vers le nord de la métropole, à l’ombre. Et s’y rendirent d’autant plus rapidement que Tigrovich, encore exalté par le spectacle maritime qui s’était offert à ses yeux, avait insisté pour qu’ils se procurassent une moto de gros calibre. Et c’est ainsi qu’on vit, sans trop en croire ses yeux mais on en avait vu d’autres, une moto rose (pas si facile à dénicher) qui traversait Marseille, conduite, perruque au vent costume vert, par un clown portant en croupe, oreilles rabattues et lunettes de soleil à rayures, un tigre empâté s’obstinant à pencher à droite dans les virages à gauche, inopportun contrepoids qui mettait en péril l’équipage à chaque changement de direction, et il y en eut un certain nombre avant qu’ils ne parviennent dans une ruelle anodine, devant un porche, où, comme ils avaient frappé au bois de la porte, on les fit entrer jusqu’à une cour qu’ils traversèrent, pour suivre un couloir ou deux et passer sous quelques bâches de lin diversement décorés, ce qui tout naturellement les conduisit vers le lieu que Boutros (c’était lui qu’ils venaient voir) aimait à nommer son bureau.

Et ainsi nommerons-nous également le petit réduit où, tout autour d’une table en plastique, s’étageaient cartons, produits orientaux plus ou moins précieux et plus ou moins en porcelaine, fleurs fanées, flacons et bidons, boîtes et bombonnes de thés, autres épices en sac de toile, groupes électrogènes, radios, arrosoirs, télévisions et bâtons d’encens, ordinateurs (une quinzaine) dont l’état de décomposition ne laissait rien présager de bon, maquettes de bateaux, factures, devis divers, et autres objets nécessaires, enfin, aux commerces qui se faisaient là. L’ensemble était d’autant plus réussi que Boutros, bel homme, y trônait avec naturel, comme s’il avait, à force d’un commerce régulier avec eux, acquis la grâce des quelques chats qui circulaient, indifférents, dans les minces interstices du monticule mercantile. Boutros aimait les chats et fut heureux de voir un tigre. Pour lequel il se dérida, laissant ses yeux aiguisés, que le contraste avec une chevelure noir de jais faisait paraître clairs, s’étirer légèrement tandis que ses pommettes saillaient un peu plus et que la courbe de son nez venait caresser sa bouche, qu’il avait bien dessinée.

Tigrovich s’il fut ému n’en montra rien, pensant à son dompteur et à lui seul, distrait également par le fumet de canard rôti émanant d’une autre pièce qui parvenait, non sans mal, à couvrir les divers fumets d’encens et de thé mélangés. Quant à Démétrios, pratique, il saisit l’occasion de ce sourire, ou presque, pour enjamber trois chats et deux ordinateurs d’origine incertaine. Sans glisser sur les quelques tas de papier qui traînaient au sol, il fit un pas de plus pour embrasser Boutros, qui était, l’ai-je dit, son cousin germain. Pudiques, ils s’entresaluèrent, s’entreregardèrent en coin, s’entreéchangèrent les informations que l’on s’échange entre cousins de bonne compagnie et s’étant déclarés satisfaits l’un de l’autre, bien que chacun dans son genre, en vinrent aux faits.

Ainsi fut-il décidé, Boutros ayant de la ressource, que tigre et clown embarqueraient dès le lendemain sur un cargo en partance, vers, cela tombait bien, l’Égypte où se languissait peut-être déjà son dompteur, ajouta Tigrovich en un soupir retenu. En arrivant au port avec l’aurore, ils avisèrent, à quai, un fier bâtiment gris acier solidement ancré, d’autant plus solidement que déjà on avait disposé à la proue une immense toile rouge, quelque part entre le parachute et le yachting, qui déjà se gonflait vers le ciel, retenue par des écoutes tendues sous l’action du vent.

C’était un cargo à voile où l’action du moteur à propulsion se trouvait secondée par la poussée éolienne, le tout très astucieux. Or comme ils sautaient élégamment à bord, quelle ne fut pas leur surprise d’y trouver, chemise blanche et foulard rouge, chevelure de jais élégamment placée sous le vent,  coiffé d’une superbe casquette bleu marine dont les galons auraient fait pâlir de honte le plus fier des amiraux, Boutros lui-même qui les accueillit de sa voix doucement feutrée par des années de négociations diverses : « Bienvenue à bord du Circus ».

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich