Un moment de suspension

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Voilà cinq bonnes minutes qu’ils sont coincés dans cet ascenseur et ils commencent à trouver le temps long. « Ils », ce sont deux femmes et deux hommes qui ne se connaissaient pas avant d’entrer dans la cabine. Trois de ces personnes sont des clients de l’hôtel qui regagnent leur chambre après le petit-déjeuner. La quatrième est une employée entrée au deuxième étage en poussant un chariot à roulettes. Peu après cet arrêt, l’ascenseur a eu une sorte de hoquet avant de s’arrêter entre deux étages.

Presque aussitôt un des deux hommes — une quarantaine d’années, un costume bleu sombre, un air de cadre supérieur bien que son col ne soit pas encore serré par une cravate — s’est mis à appuyer nerveusement sur un bouton puis sur un autre sans obtenir le moindre résultat. Le deuxième homme — pas loin de quatre-vingts ans, veste et pantalon de velours avachis, tout l’attirail du retraité jusqu’aux prothèses auditives — lui a, sans un mot, désigné de son index la touche gravée d’une cloche rouge en bas du tableau de commande. L’autre l’a immédiatement pressée et, après quelques secondes, une voix féminine a répondu ;

— Centre de maintenance Thyssenkrupp, bonjour. Que puis-je faire pour vous ?

— Bonjour. Eh bien, euh… nous sommes coincés dans un ascenseur à l’hôtel de …

— L’hôtel de Lutèce, oui je vois. Un équipe d’intervention sera sur place dans une quinzaine de minutes. D’ici là, gardez votre calme et surtout n’essayez pas d’ouvrir les portes. Je vous tiendrai au courant.

Les quatre prisonniers ont échangé des regards interrogatifs. La deuxième femme, en fait une adolescente habillée grunge des pieds à la tête, a ôté un des écouteurs vissés dans ses oreilles et lâché un « C’est quoi ce bordel ? ». Le cadre sup a lancé à la cantonade un guère plus surprenant « C’est toujours quand on a un rendez-vous urgent que ce genre de truc arrive », puis il a demandé à la femme de ménage sur un ton excédé : « Ça se produit souvent ici ? ». L’autre, visiblement gênée, a répondu avec un fort accent portugais ; « Je ne sais pas, Monsieur, c’est mon premier jour ». Seul le retraité n’a pas ouvert la bouche.

Ensuite les minutes se sont écoulées dans un silence pesant car aucun des naufragés n’avait envie de lier connaissance avec les autres ; ces gens venaient de planètes trop éloignées. Quatre êtres humains, que rien ne devait rapprocher sinon cette cabine d’ascenseur, se retrouvaient pressés autour d’un bac de linge sale sur une surface d’à peine trois mètres carrés, et le temps semblait s’être arrêté.

Voilà maintenant un bon quart d’heure qu’ils attendent sans qu’aucune nouvelle ne leur ait été communiquée. Évidemment la tension monte. Le cadre exaspéré sort son portable pour la dixième fois mais ça ne passe toujours pas, appuie pour la vingtième sur le bouton d’appel d’urgence mais l’opératrice ne répond pas, ne répond plus. La fille aux écouteurs, toute à sa musique, dodeline de la tête avec l’air de s’en foutre éperdument. La femme de ménage a les yeux fixés sur le plancher. Elle tremble, apparemment en proie à un début de panique. 

C’est alors que le retraité sort de son mutisme pour énoncer calmement :

— J’ai peur qu’il ne nous faille attendre plusieurs heures. Peut-être même une éternité.

— Quoi ? Pourquoi vous dites ça ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? s’exclame le cadre interloqué.

— Je ne sais pas, un pressentiment, quelque chose de cet ordre.

— Eh bien, Monsieur, gardez vos pressentiments pour vous, ce n’est vraiment pas le moment.

Tout à coup la lumière s’éteint. Le femme de chambre pousse un cri aigu. La grunge rugit « C’est quoi, ce putain de bordel ? » tandis que le cadre glapit « Alors là, c’est vraiment le bouquet ». Un des occupants active la torche de son portable. Il la coupe assez vite de peur d’épuiser sa batterie, peut-être aussi parce que c’est le genre de lumière qui sied surtout aux films d’horreur tournés en caméra subjective.

Dans l’obscurité revenue, on entend le retraité reprendre la parole d’une voix toujours calme.

— Vous savez pourquoi je suis venu à Paris ?

— Franchement on s’en fout, aboie le cadre.

— Je suis venu enterrer ma mère. Au Père-Lachaise. Hier.

Dans l’étroite cabine se met à planer l’image d’un cercueil. C’est alors que des craquements sinistres se font entendre. L’employée portugaise se met à hurler. Son cri ne cesse que trois étages plus bas dans un épouvantable fracas de tôles.

Puis le silence. Puis la faible voix du retraité agonisant qui lâche dans un dernier souffle ;

— Maman m’a toujours dit que je ne lui survivrais pas longtemps. Je ne pensais pas qu’elle aurait raison aussi vite.

Mais dans l’amas de ferraille, plus personne n’est en mesure d’apprécier la justesse de cette intuition maternelle.

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien