UNTEL, L’art d’être touriste

Dans ces colonnes, on a récemment parlé de voyages et de voyageurs. On s’agaçait du mythe romantique qui rêve l’artiste en arpenteur conscient, tout en prenant soin de passer sous silence l’autre figure du voyageur qu’est le touriste. Le touriste est de masse et il est anonyme, son voyage est organisé, ses étapes fixées à l’avance, il est borné, il est un consommateur et un pur produit du capitalisme mondialisé, il est une figure économique (à la fois proie et prédateur) et certainement pas une figure poétique, bref, il est tout ce que l’artiste ne doit pas être.

Sauf si l’artiste est un groupe d’artistes, intervenant dans la deuxième moitié des années 1970, adepte de la performance et de la mise à distance rieuse, influencé par le situationnisme de la première période (celle où artistes et révolutionnaires s’entendaient encore), et que son nom est UNTEL. Alors, l’artiste peut choisir de revêtir (au sens propre) le costume du touriste et en faire matière à performance : c’est ce que l’on découvre actuellement à la galerie mfc-michèle didier avec l’exposition “UNTEL, L’art d’être touriste”.

Actif entre 1975 et 1980, le groupe UNTEL était constitué de Jean-Paul Albinet, Philippe Cazal et Alain Snyers (remplacé par Wilfried Rouff en 1978). Durant les cinq ans de leur existence, ils s’emparèrent du mode de vie moderne – ou plus précisément, du mode de vie urbain moderne – et critiquèrent ses structures et ses figures par le biais de la parodie ou de la mise en scène car, pour critiquer le quotidien, rien n’est plus efficace que de le répliquer, de le rendre théâtral et de mettre ainsi à distance ce qu’il avait de familier et donc, de naturel. C’est ainsi qu’en 1977, lors de la XIe Biennale de Paris, UNTEL invente et met sur pied un simili grand magasin dont les rayons sont peuplés d’articles estampillés “Vie quotidienne” : de l’ordinaire sous blister.

UNTEL - L'art d'être touriste
UNTEL à Cahors, Touriste, 1978

C’est un an plus tard, en 1978, que UNTEL s’empare de la figure du touriste. UNTEL : le nom même et l’anonymat qui colle à chacune de ses lettres (à peine relevé par l’audace du lettrage en capitales) se prête parfaitement à l’incarnation de cette créature nécessairement anonyme qu’est le touriste. L’action du groupe se déroule en juin à Cahors. Ils arpentent la ville, revêtus d’uniformes frappés du tampon “Touriste”. Le lettrage et la disposition fait penser à ces valises de grands voyageurs, recouvertes d’étiquettes au nom des destinations parcourues – Shangaï, Berlin, Las Vegas, London… Mais, là où la valise bruisse de noms multiples et exotiques, le statut imprimé sur le costume est, lui, obstinément répété – Touriste, Touriste, Touriste – comme une identité à laquelle il serait impossible d’échapper, un costume de prisonnier, plutôt qu’une échappée belle. Vêtus de la sorte, les trois UNTEL sillonnent Cahors, et s’y prennent ou s’y font prendre en photo. On les voit ainsi, posant au coin des magasins Phildar ou devant une échoppe nommée Mandarin, juste à côté d’un arbre auquel est collée une affichette qui annonce joyeusement, “Jeudi 29 juin : Soirée Bavaroise. Choucroute à gogo”. Jamais ils ne se font immortaliser devant un monument ou au premier plan d’une perspective : leurs corps de touristes s’insèrent comme ils le peuvent dans ce que la vie a de plus quotidien, c’est-à-dire, de plus anodin.

UNTEL Fashion show L'art d'être touriste
UNTEL, Fashion show, 1978

L’opération Touriste connut un deuxième volet lorsque, le 16 octobre 1978, à l’occasion d’une action intitulée Fashion Show, les trois artistes mimèrent un défilé de mode et paradèrent en costume de Touriste dans la Grande Galerie du Louvre, imitant tous les codes du genre, du carton numéroté au discours : « Le 3 / Wilfrid / a revêtu un complet white tout simple / veste aux poches surpiquées / pantalon sport / polo 100 % coton / manches courtes / impression polychrome / le tout très original et jeune. ». Sur les photographies d’archive, on voit les spectateurs hilares, tout entiers préoccupés du défilé qui se joue devant eux : sans doute fut-ce la seule fois qu’au Louvre, le public se détourna des chefs d’œuvre de la Grande Galerie pour contempler… des touristes.

En même temps que les photographies prises lors du défilé, la galerie mfc-michèle didier présente les costumes originaux, sous verre. Pièces désormais uniques auxquelles font écho des chemises Touriste fabriquées en série limitée pour l’occasion. Car l’exposition “UNTEL, L’art d’être touriste” n’est pas uniquement une exposition d’archive, c’est aussi une réactivation des actions de 1978. Outre les chemises (disponibles en S, M ou L), des pochettes Touriste (avec autocollants et passeport estampillé “Touriste”) sont également proposées à la vente. Entre les chemises alignées sur les portants et les pochettes accrochées à un présentoir mural est suspendu un miroir, comme pour permettre au spectateur de contempler son reflet, une fois revêtue sa panoplie de touriste anonyme : subrepticement, la galerie prend à son tour des airs d’“environnement de type ‘Grand magasin’”. Au bas du miroir, on lit l’inscription UNTEL, ce qui est une bien drôle de chose à voir surgir sous son propre reflet…

UNTEL - L'art d'être touriste
© Charles Duprat

Nina Leger

“UNTEL, L’art d’être touriste”, à voir jusqu’au 16 janvier à la galerie mfc-michèle didier, du mardi au samedi, de 12h à 19h.

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