Socrate et Alcibiade

La vie privée des philosophes est pour la plupart d’entre eux mal connue. Que savons-nous au juste de Socrate ou de Descartes ? Ont-ils aimé ? Quels étaient leurs goûts sexuels ?

C’est en fouinant dans un des sombres recoins de la bibliothèque du Vatican, aidé d’un solide et vigoureux garde suisse qui a tenu à garder l’anonymat, que j’ai découvert cette page étonnante de Platon, le grand disciple de Socrate.
À la fin du Banquet, alors que les différents orateurs ont achevé leur éloge de l’amour, le jeune et bel Alcibiade fait une entrée fracassante dans la villa d’Agathon où s’est tenu le repas : il est ivre et cherche à s’amuser. Dans le texte qui nous est parvenu, Platon montre un Socrate maître de lui-même, sachant résister aux avances insistantes du fougueux Alcibiade. Pourtant, le père de la philosophie avait d’abord écrit une toute autre fin pour son célèbre Banquet.
Comme dans le texte définitif, Platon commence par décrire le comportement outrancier du jeune homme. Alcibiade, à peine arrivé, se tourne vers le poète dramatique Agathon et lui déclare sa flamme :

 

J’arrive maintenant avec ces bandelettes sur la tête pour les faire passer de ma tête sur celle de l’homme qui a le plus de talent et qui est le plus beau – si cette expression m’est permise – et l’en couronner. (Traduction de Luc Brisson)

Mais ensuite le texte primitif diverge considérablement de la copie qui nous est parvenue.

Agathon.– Serviteurs, déshabillez Alcibiade afin que je puisse moi aussi admirer et louer sa beauté.

Alors qu’il est déjà nu, Alcibiade aperçoit Socrate et ne cache pas son étonnement.

Alcibiade.– Par Héraclès ! Socrate ici ? Je t’ai cherché dans tout Athènes et je désespérais de te rencontrer aujourd’hui.

Socrate.– Mais pourquoi un si beau jeune homme chercherait-il la compagnie d’un homme fait dont la laideur est déjà légendaire !

Agathon, piqué.– C’est qu’Alcibiade est un peu ivre ce soir ! Comment expliquer sinon qu’il se détourne déjà de moi ?

Socrate.– Mon bel Agathon, tu oublies les doux baisers que Pausanias t’a prodigués durant notre banquet. Serais-tu infidèle ?

Agathon.– Je suis seulement sensible à la beauté des beaux corps : n’est-ce pas ce que nous a recommandé Diotime à la fin de son discours ? S’élever de l’amour d’un beau corps à l’amour de tous les beaux corps.

Socrate.– Tu oublies la suite de son enseignement, qui veut que l’on s’élève ensuite de l’amour des beaux corps à ce qui les rend vraiment beaux : leur âme.

Alcibiade.– Socrate, je voudrais moi aussi tenir un discours, bien que je sois un peu ivre, mais ne dis-tu pas que le vin permet à l’âme d’assouplir les fils de ses passions pendant que le breuvage délie la langue de la raison ?

Socrate.– Tu es un excellent disciple, Alcibiade. Mais vient donc t’allonger près de moi. Tu seras plus à l’aise pour discourir.

Alcibiade.– Comment te résister, Socrate ?

Socrate.– Ce n’est pas à moi, c’est à la vérité qu’il est impossible de résister. Mais ton corps est bien chaud. Aurais-tu couru pour venir jusqu’à nous ?

Alcibiade.– C’est probablement le vin que j’ai bu qui m’échauffe les sens. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je recherche un peu de fraîcheur en me serrant contre ton corps ? Notre médecin Eryximaque prétend que la philosophie a pour vertu d’abaisser la température de la chair.

Agathon.– Ne l’écoute pas, Socrate. Je sais bien que la rougeur qui empourpre ses joues ne vient ni du vin ni du bain qu’il a pris avant de venir. Ne vois-tu pas comme Alcibiade embaume ? Par Zeus ! Ce chien est capable de tout pour obtenir de toi ce que tu ne veux jamais céder.

Socrate.– Et quoi donc ? Ne sais-tu pas, Agathon, que l’objet de notre désir est toujours manquant ? Comment pourrais-je offrir à Alcibiade ce que je ne possède pas ?

Agathon.– Tu me troubles l’esprit avec tes raisonnements. Mais, dis-moi, ce que tu tiens d’une main ferme, n’est-ce pas précisément quelque chose ?

Socrate.– Tu es prisonnier des apparences et ton âme reste aveugle au monde des Idées. Ce n’est pas sans raison que tu as embrassé la carrière de poète dramatique : tu ne sais qu’imiter ce qui n’est déjà qu’une image. Prends un peu de hauteur, admire la course régulière de l’astre aux mille lumières et cesse de regarder ce que je tiens à la main.

Alcibiade, allongé contre Socrate, lui tournant le dos.– Je me sens déjà un peu mieux. Mon âme s’envole sous l’effet de tes paroles. Montre-moi la lumière, Socrate !

Socrate.– Mais ce discours, l’entendrons-nous ? Ou n’es-tu venu à notre soirée que pour nous amener à boire ?

Agathon.– Alcibiade est un infatigable noceur : comment peux-tu espérer entendre de lui deux morts sensés ?

Alcibiade.– Par Apollon, ta jalousie t’enlaidit, mon cher Agathon, et ce n’est pas ainsi que tu gagneras les faveurs de notre maître. Où est passé ton attelage ailé ? As-tu égaré ton âme ? Mais laisse-moi parler, maintenant. Le démon de Socrate semble être contagieux : je me sens des qualités d’orateurs que je ne soupçonnais pas. Je sens même une certaine chaleur dans le bas du dos, et je ne sais presque plus ce que je voulais dire. Ne ris pas, Aristophane ! Socrate pourrait bien te décocher une de ses flèches. Socrate, justement ! Je voulais faire l’éloge de Socrate. Mais je le ferai à ma manière en recourant à une image.

Socrate.– C’est moi, cette fois-ci, Alcibiade, qui risque de perdre mes moyens. Tu sais comme je suis peu sensible à l’éloge. Seule l’essence des choses m’intéresse.

Alcibiade.– Je serais trop heureux de pouvoir te troubler. Mais écoutez donc. Socrate est semblable à ces silènes en terre cuite qu’on trouve chez les marchands d’Athènes. Leur apparence est d’une grande laideur : ils ont le nez camus, le regard bas, un gros ventre. N’est-ce pas là le portrait de Socrate ? Pourtant, si l’on ouvre une de ces figurines, on y découvre une divinité dont la beauté surprend.

Agathon.– Tu y vas un peu fort, Alcibiade. Socrate n’est pas aussi laid que Marsyas !

Socrate, se rapprochant davantage encore d’Alcibiade.– Tes propos, loin de m’outrager, ne font qu’exciter mon démon. Termine au plus vite, car le génie de la dialectique est en train de gagner ma raison.

Alcibiade.– Marsyas, car je maintiens la comparaison, Marsyas charmait ses auditeurs à l’aide d’une flûte, tandis que toi, Socrate, tu n’as besoin d’aucun instrument. Tes paroles seules suffisent à ravir celui qui les écoute. Aussi je préfère souvent me boucher les oreilles quand j’entends ta voix de peur de ne plus pouvoir me maîtriser.

Socrate.– Ce n’est pas ma voix que tu crains, mais la philosophie. Tu sais à quel point les affaires politiques dont tu t’occupes m’ennuient. Sur l’agora, à l’heure de midi, quand sont rassemblés les hommes qui se croient libres, on n’y voit guère plus clair que dans le fond d’une caverne. La politique n’est bonne que pour des rhéteurs, alors que mon instrument est la vérité. Ne sens-tu pas déjà comment elle pénètre insensiblement le fondement de ton être ?

Alcibiade.– Ne brusque pas mon âme, Socrate, si tu ne veux pas me jeter hors de mes gonds.

Socrate.– Mais comment pourrais-tu échapper à la prise de ma dialectique ?

Alcibiade.– Tu es en train de vaincre mes dernières résistances.

Agathon, railleur.– Si j’en juge par les apparences, ces résistances ne sont pas bien grandes !

Socrate.– Je vais toujours à l’essentiel, Alcibiade. Les tours et détours de mes discours endorment mes adversaires comme le fait le poisson-torpille.

Alcibiade.– Je ne suis pas sûr de bien te suivre. Veux-tu dire que tu es en train de me torpiller ?

Socrate, soudain agité de mouvements convulsifs.– Ne cherche pas à résister, pense que le corps n’est que l’enveloppe mortelle de l’âme.

Alcibiade, étouffant un spasme.– Ah Socrate ! Quel bel instrument que la vérité !

Socrate et Alcibiade, par Paul-Henri Avril

Gilles De Coninck
La vie sexuelle des philosophes

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