Vieux comme le monde

Le genre idéal est noir. Comme un polar, un thriller, une enquête judiciaire ou un roman naturaliste. Et c’est de l’humain, de la tragédie grecque, du meurtre, en série, passionnel, accidentel, d’État, ordinaire parfois.

Que l’on croie en un Dieu, en des valeurs, même simplistes, portées par des leaders politiques ou des systèmes économiques, chaque être humain aspire à une vie équilibrée et parfaite, quitte à la confier, à intervalles réguliers, à des autorités le déresponsabilisant de tout. Être rassuré. Faire partie d’un groupe, d’une famille, d’une nation. Se protéger des périls, mêmes imaginaires.

Il faut pour cela une forme de foi en l’homme, en soi, en des forces obscures parfois. La sorcellerie, et la transgression. Les sacrifices, humains de préférence, voire d’enfants, symbole de pureté. L’offrande ultime, a fortiori si elle vient des parents. Une manière de s’attirer les bonnes grâces, d’obtenir une domination sur le commun des mortels sans passer par les cases du mérite, de l’effort ou du talent. Un donnant-donnant, fondé sur le secret, l’élitisme, la récompense et l’abjection quand la majorité ne sait pas, n’oserait jamais et servira de gibier, depuis la nuit des temps.

Les sociétés modernes, sophistiqués, rationnelles ont leurs propres holocaustes. Ici les chômeurs, les précaires. Ailleurs les homos, les réfugiés. Plus loin les chrétiens ou les musulmans. La trouille de perdre l’emploi sanctifié qui paralyse des pans entiers de la population n’est pas si différente de la terreur du loup-garou au Moyen-âge.

En Navarre, pilier de l’Église et de forces mythologiques païennes à travers les siècles, dans la vallée de Baztán, une petite fille décède étouffée dans son berceau. Mort subite du nourrisson. La grand-mère pourtant, dans son demi-sommeil, a bien entendu de légers bruits. Et dans la chambre, décorée d’une profusion de rubans, de dentelles roses et de fées, se trouve au pied du berceau une peluche répugnante. L’analyse la révèle imbibée d’un fluide au taux de bactéries si virulent qu’il ne peut provenir que de la bouche d’un animal mort. Le père est arrêté.

La mythologie et les légendes basques s’invitent alors dans l’enquête. Inguma, un démon des plus anciens, entre la nuit par les fissures des murs pour s’asseoir sur la poitrine des enfants et boire leur âme. Superstition ou ignorance, cette créature existe dans de nombreuses cultures et à bien des époques. S’il n’est pas rassasié, il se réveille pour de bon et emporte avec lui des centaines d’enfants. Peu importe que ce soit la coqueluche. Tout le monde sait que le démon n’a pas été honoré. La communauté, par manque de courage ou d’abnégation, n’a pas offert la vie nécessaire pour éloigner la tempête. Où s’arrête l’irrationnel ? La méthode policière et les vieilles traditions, l’analyse minutieuse et l’intuition pure ? S’ouvre alors une enquête où le merveilleux, l’indicible et l’horreur côtoient un monde contemporain en peine d’apporter des réponses. Or quand l’homme échoue, il en revient aux vieilles recettes, aux doctrines perverties qui se nourrissent d’innocents, prêt à suivre n’importe qui.

Lionel Besnier
Le genre idéal

Une offrande à la tempête de Dolores Redondo, traduit de l’espagnol par Judith Vernant, Folio Policier