Bikini, chirurgie et tutti quanti

Les mots de notre quotidien, anodins ou loufoques, parfois nous font de loin un petit clin d’œil, pour nous inviter à aller y voir de plus près. Mot à mot, une chronique pour suivre à la trace nos mots et leurs pérégrinations imaginaires.

Les beaux jours sont là. Le tourisme reprend. Les masques tombent. Le soleil, les voyages, la plage.
Malheur!
Finis les apéros, les douceurs, le farniente.
Malheur de malheur !
La dictature du bikini a sonné.

Sois une Barbie, ma fille

Dans ces cas là, c’est-à-dire quand je trouve que j’ai une tête -ou un corps, au choix – de chiottes (est-ce que vous visualisez ?), je fais une chose un peu limite, mais très efficace.

Est-ce que j’entame une semaine de jeûne ?
Non
Est-ce que je m’achète un nouveau maillot, une taille en dessous, pour me motiver ?
Non plus.
Non. Rien de tout cela. Je l’avoue : je vais sur Internet et je regarde les ratés de la chirurgie esthétique.

Je ne suis pas la seule, évidemment, à faire ça, il suffit de taper « ratés » dans la barre de recherche et « chirurgie esthétique » s’affiche tout seul. On doit être une sacrée bande de frustrées là-dessous, qui nous délectons des malheurs des riches, belles et célèbres qui se sont loupées. Mais bon, il faut bien respirer de temps en temps, non ?

Notez que je ne me sens pas plus belle –pardon : parfaite- pour autant, mais j’ai immédiatement pour mes rides (ridules), bourrelets (poignées d’amour) et autres imperfections un œil non seulement indulgent mais presque… reconnaissant. Je me sens, pour ainsi dire, tout simplement normale.

Pour résumer, en chirurgie esthétique, il y a deux techniques : soit on retire, soit on rajoute. Ca donne la femme cintre –logique, c’est pour y accrocher des robes – ou la poupée gonflable, qu’on préfère, pour le coup, dévêtue. Les unes se font retirer un bout d’estomac, ou des côtes, ou tendre la peau comme on étire un chewing-gum. Ca leur donne des airs éberlués, enfin, juste les yeux parce que le reste du visage est figé comme un masque. Bizarrement, je trouve que ça fait ressortir le nez, enfin, l’arrête du nez. Moi, j’appelle ça la femme-sardine. Les autres, au contraire, on les rembourre, on les injecte, on les gonfle. Lèvres, pommettes, seins, fesses… Il faut que ce soit proéminent. Comme une figure de proue. C’est la femme-mérou.

Donc, dans la famille poisson, on a le choix entre la sardine ou le mérou. Parce qu’à l’opposé –misère !- nous guettent le thon et la morue. Qui renvoient, remarquez, à des connotations et des embonpoints bien différents. Grosse versus plate : les deux écueils à éviter. Avouons –misère de misère !- que ça ne nous laisse pas une grande marge de manœuvre… Le gabarit au-dessus, c’est carrément baleine. Avec « grosse », c’est mieux : grosse baleine. Pourquoi toujours les fonds marins ?

Je n’aurais jamais dû taper « chirurgie esthétique », parce que maintenant, impossible de réserver une chambre d’hôtel sans qu’on me propose des annonces « qui pourraient m’intéresser ». Une petite liposuccion par exemple ? Les photos ne sont pas ragoutantes. Et je n’ai aucune envie d’être – moyennant finances – sucée des cuisses. Pour la peine, j’avale un paquet de chips avec une bière. Bien sûr, je culpabilise immédiatement, ce qui me propulse sous la douche pour m’étriller la zone fatidique hanches-ventre-cuisses puis me masser comme une possédée au gel cryogénique. OUF ! Ça va mieux.

Mais comme je suis un peu masochiste et qu’en plus, ces trucs là sont horriblement addictifs, j’y retourne, et je clique sur une galerie d’images qui m’intrigue : les « femmes-lion ». Ça a l’air plus noble, comme ça, parce qu’on sort de la sphère aquatique et de l’étal du poissonnier, mais, c’est juste un peu plus… dépaysant.

La femme-lion s’est tellement fait tirer la peau et, ce qui semble aller de pair, péroxyder, que, c’est vrai, avec sa crinière, ses yeux à la hauteur des tempes et ses pommettes saillantes, elle a un air à demi félin. Je me demande vraiment si ce sont là des requêtes spécifiques : « Bonjour Docteur, je veux ressembler à un lion ». Il y a bien des femmes éléphant et des femmes girafe, non ? Pas à une lionne, notez, à un lion (rapport à la crinière, sans doute).
Ce que l’on ne vous dit sans doute pas c’est que vous aurez l’air à demi félin, certes, et à demi grand brûlé.
Mais enfin, POURQUOI ?? Parce que ça fait sauvage ? Exotique ? Ou parce qu’on en a assez d’être humaine ? À ce compte là, il y a aussi le look extraterrestre, version Vénusien -je ne citerai pas de noms-, le look zombie, le look manga…
Tout sauf un homme. Ou une femme. Ou les deux. Tout sauf soi.
Tout sauf un être imparfait, qui vieillit, qui grossit, qui change.
Tout sauf un être vivant.

Eh bien dans ce cas, moi, dans la famille savane, je voudrais la femme mangouste. Plus précisément –c’est moi qui paye- la femme suricate. Comme Timon dans Le Roi Lion, exactement. C’est super mignon un suricate, avec d’énormes yeux et une petite truffe. C’est le contraire de la femme lion, qui a, elle, des yeux plissés et une grosse bouche. Malheureusement, dans le bestiaire que me proposent les sites de chirurgie esthétique, il y a des corps de panthère, de gazelle, des bouches de canard, des cuisses et des postérieurs de zèbre (si, si…) mais nulle part de femme mangouste !!
Ni de femme hippopotame.
C’était mon deuxième choix. Pourquoi ? C’est très simple.
T’es grosse, bien bien grosse, t’es dans ton bain toute la journée, et personne n’ose venir t’emmerder. Bonus : tu as le droit d’ouvrir ta gueule. Bien bien grand.

Pardon pour les gros mots.
Pourquoi gros d’abord ?
Par solidarité lexicale, je m’enfile un maxi paquet de M&M’s tout chocolat.
Avec une deuxième bière.
Hakuna Matata.

Jacqueline Phocas Sabbah
Mot à mot