La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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25 – Dimanche 4 juin, 13 heures
| 25 Juil 2022

Mohamed s’est suicidé. Nous ne connaissons pas encore les raisons qui l’ont poussé à un tel geste. Il a été retrouvé pendu dans la serre de la propriété.

C’est la bonne qui a découvert le corps samedi matin. Mohamed semble avoir commis l’irréparable dans la nuit de vendredi, probablement un peu avant minuit. Le corps était raide lorsque Marie l’a décroché. Celle-ci était venue chercher de vieilles affaires qu’elle avait oublié d’emporter lors de son départ pour Lisieux où elle est née. Sans elle Mohamed pendrait probablement encore. La propriété est inoccupée depuis la mort de Jo. Nous n’avons pas jugé utile de la placer sous surveillance. Il n’y a rien à voler dans ce manoir où tout est faux. Peut-être un brocanteur pourrait-il tirer une petite somme d’argent des bibelots du salon. Seule la maison et le terrain possède de la valeur. À Rambouillet le prix de l’immobilier ne cesse de grimper. Pour le moment nous ne connaissons aucun héritier. Jo n’était pas marié. Nous ne savons pas s’il avait des frères et sœurs. Billot, malgré ses efforts, n’a pu mettre la main sur le livret de famille. Les recherches se poursuivent.

L’identité de Balda est entourée d’un certain flou. Il en va de même du jardinier. Mohamed vivait seul. Né au Maroc dans les années 90, il émigre en France en 2010. Jo le recrute la même année. Dépourvu de casier judiciaire, apprécié de ses voisins, Mohamed est propre comme un sou neuf. Son existence commence avec son arrivée en France. La préfecture de Fez d’où il affirmait être originaire n’a pas retrouvé son acte de naissance. Une partie des archives administratives a brûlé le mois dernier. La police fassie privilégie la piste de l’accident. Un ouvrier aurait jeté son mégot par mégarde dans une corbeille à papier. Le feu a pris très vite dans cet ancien bâtiment de l’époque coloniale. C’est toujours le même problème avec ces vieilles bâtisses. Une étincelle suffit à les mettre en pièces.

Regardez Notre-Dame. Quelle tragédie. Bientôt il ne restera plus rien de notre passé. Les cathédrales s’écroulent, les temples s’affaissent, les tableaux se flétrissent, la peinture se craquèle, les tons s’évanouissent. Les livres brûlent. Les bibliothèques sont souvent mal entretenues. Le personnel manque cruellement. Nos palais se lézardent. Voyez dans quel état est l’Élysée. Le changement climatique n’arrange rien, évidemment. Nos monuments n’ont pas été construits pour supporter de telles chaleurs. Ajouter la pollution de l’air et vous comprendrez que nous ne laisserons qu’un peu de cendres derrière nous.

Il en va de même de ce pauvre Mohamed que la mairie de Rambouillet a décidé d’incinérer. C’est plus commode, moins onéreux qu’un enterrement en pleine terre. Dans la mesure où personne n’est venu réclamer la dépouille du défunt, la ville s’arroge le droit de prendre ses propres dispositions. Mohamed n’aura pas fait long feu. Arrivé sur notre territoire il y a dix ans, il nous quitte sans un mot. Il n’a laissé aucune lettre pour expliquer son acte. Très attaché à l’artiste, il n’avait pas supporté sa disparition. Il était du reste sans emploi depuis la mort de Jo.

J’ai prévenu Lizz. Au téléphone elle n’a pas manifesté une grande émotion. Elle paraissait surprise que je l’appelle pour lui apprendre la nouvelle. Elle prétend avoir commencé une nouvelle vie. Elle s’apprêtait à raccrocher après un bref échange comme si je venais de lui parler de la météo. Elle était pourtant une des rares personnes à avoir entretenu une relation suivie avec Mohamed. Elle le connaissait de près. Elle protesta. Je dus lui rappeler qu’elle s’était tout de même envoyée en l’air avec le jardinier pendant plusieurs mois. Ah bon, s’exclama-t-elle. Et qu’est-ce que ça change? Si vous croyez que. Mais je ne crois rien, lui répondis-je un peu agacé. J’imagine, c’est tout. Mohamed devait vous parler de son pays, son travail, de l’artiste, que sais-je, de ses sentiments pour vous peut-être. Écoutez, me dit la jeune fille, Mohamed, c’était juste un bon coup. On se voyait toujours en triple hâte: je quittais sur la pointe des pieds la chambre du chanteur alors qu’il dormait encore. Momo m’attendait dans son lit, je me coulais sous les draps et puis. Une heure plus tard je me rendormais à côté de l’artiste. Combien de fois par semaine, demandai-je d’un ton tranchant. Une fois, toujours le dimanche. Son jour de congé. Et pas à un seul moment vous n’avez eu la moindre conversation? Peut-être vous parlait-il politique. Ou religion. Cherchez. Mohamed n’était pas du genre bavard. Vous le décririez comme un homme taciturne. Je n’ai pas dit cela. Au contraire il avait un caractère enjoué. Il riait chaque fois que. Non. Les grandes phrases, ce n’était pas son truc, voilà tout. Puis pour ce que ça sert, les jolis mots. Vous êtes bien prosaïque, Mademoiselle. Pardon? Si vous insinuez que. Mais non.

Je renonçai à lui donner une leçon de français. Avec un tel manque de vocabulaire elle ne risquait pas d’avoir de longs échanges avec son amant. En allait-il de même avec le chanteur? Elle ne savait sans doute pas que Kurz avait vendu la mèche. Je lui demandai à brûle-pourpoint si elle n’éprouvait pas quelques remords à tromper celui qui l’avait distinguée dans la foule. Lizz parut gênée. Sa belle assurance d’effrontée s’était envolée. Elle bredouilla quelques mots sans queue ni tête. Oh. Quoi. Vous savez bien. Non. Oui, peut-être. Il me fallut l’aider. Quelle était la nature exacte de vos relations avec le chanteur? Mais. Enfin. Je croyais que. Elle recommençait à ânonner des bouts de phrases. Vous étiez sa maîtresse. C’est-à-dire que. Ce n’est pas le mot, dit-elle embarrassée. Elle se reprit soudain. Une femme ne peut être la maîtresse que d’un homme marié. Or le chanteur. Effectivement. Mais tout de même. Vous ne pouvez pas dire que. Comment. Enfin le chanteur était-il un bon coup? Écoutez, me dit Lizz dans une sorte d’inspiration subite. Entre lui et moi, ça a été le coup de foudre. Les premiers temps nous ne nous quittions pas. C’était sublime. Lizz continua un bon moment à me débiter ce que la presse à scandale avait colporté des semaines durant, avant d’abandonner soudain le sujet.

La question que je n’ai pas voulu lui poser était de savoir si elle mentait consciemment ou si elle croyait ce qu’elle me racontait, encore étourdie ou grisée par une histoire qui l’avait dépassée. Et ensuite? Pourquoi une pareille infidélité? Une telle régularité, une telle absence de scrupules dans la recherche du plaisir. Et avec un jardinier. Ensuite nos rapports se sont espacés, dit-elle. Les artistes sont des gens très occupés. Les interviews, les répétitions, les concerts leur laissent peu de temps. Ils ont l’esprit ailleurs. Ils vivent dans les sommets de l’idéal. Et vous? Oh moi, c’est différent. Je suis incapable ne serait-ce que de fredonner un seul air correctement. Mais vous étiez amoureuse. Fascinée plutôt. Quand il m’a prise dans ses bras le premier soir, j’ai été transportée. Catapultée dans un autre univers, sur une autre planète. Je ne sais pas. Mars ou Vénus. Très loin dans tous les cas. Comment un flic pourrait imaginer un autre monde.

Lizz, de son vrai nom Lisette Duval, a le sens du compliment. J’ai évité de relever son insinuation. Car moi aussi il m’arrive de rêver à d’autres galaxies. Ensuite, si je comprenais bien, l’artiste l’avait délaissée et elle avait trouvé le bonheur entre les jambes de Mohamed. J’allais mettre fin à la conversation quand Lisette se souvint d’un détail. Mohamed avait été très peiné par le vol de la bague, comme s’il s’était agi d’un bijou de famille. Pour un peu, dit-elle, il en aurait voulu à l’artiste de s’être laissé dérober un tel joyau. Il s’était montré bougon ce jour-là. Taciturne si vous voulez.

 

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