La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

36 – Lundi 26 juin, 23 heures
| 05 Août 2022

Tu ne m’avais pas dit que tu avais quitté ton époux. J’avais remarqué ton alliance. Une femme mariée. C’est ce que j’avais pensé. À 35 ans quoi d’étonnant. C’était un homme violent, dis-tu. Lorsqu’on te voit sur le plateau, on peine à l’imaginer. Tu parais si sûre de toi. Les autres journalistes t’admirent. Te respectent. Que tu sois une femme d’ambition saute aux yeux. Les manières, les gestes, le ton surtout. Cette assurance que tu montres en toutes occasions. Puis ta réputation te précède. Quand j’ai annoncé à ma hiérarchie la proposition que tu m’avais faite, tous m’ont encouragé. Poisson était le plus convaincu. Émile Poisson. Tu sais bien. C’est le procureur de Paris. J’en ai parlé quelquefois.

Laisse-moi te caresser. Je ne suis pas fatigué. Tu mettras un peu plus de fond de teint demain matin. Comme tu veux. Pas celle que l’on croit. Je n’en doute pas. Personne n’est jamais à sa place. Fatiguée? Alors fermons les yeux. Il y a tant de mois que je ne me suis pas endormi à côté d’une femme. Si l’on m’avait dit que je passerais la nuit avec toi. Hier matin Ingrid me sautait à la gorge. Ce soir Anne Balfour m’offre ses bras. Bien sûr que j’en avais envie. Tu es terriblement excitante. Oui. J’aurais pu trouver une expression plus choisie. On te l’a dit si souvent. Tu vois. Je ne me trompais pas en louant ton assurance. Même au lit tu cherches à maîtriser la situation. Corriger les erreurs, reprendre les écarts de langage, redresser les fautes. J’ai parfois le sentiment de me tenir devant un juge. Tu as vite fait de condamner. Les gens n’obtiennent que ce qu’ils méritent, crois-tu?

Comment était ton époux? Il te battait? Une entaille reste visible sur le mollet. Une abomination. Laisse-moi te masser la jambe. Un coup de ceinturon. Dans le dos. Tu n’as jamais porté plainte? Un homme célèbre. Je le connais bien sûr. Tous le connaissent. Dis-moi son nom et j’ouvre une enquête. Ne cache pas ton visage sous les draps. Ne te recroqueville pas. Détends-toi. Je n’entends pas ce que tu murmures. Une journaliste de premier plan. Je le sais bien. Une femme puissante. Je le remarquais à l’instant. Dans ces conditions, dis-tu. Je ne vois pas ce que viennent faire ici les circonstances. Un homme violent est un homme violent. Le milieu social ne change rien à la saloperie des hommes. Au contraire sa classe l’accuse d’autant plus. L’éducation ne doit-elle pas modifier le caractère? La culture ne nous rend-elle pas meilleure? Tiens. C’est drôle. J’avais le même genre de conversation avec Isabelle. À la fin des repas ils nous arrivaient régulièrement de nous disputer sur des sujets semblables. Je me montrais moins optimiste qu’elle. Son métier lui laissait croire en une sorte de guérison universelle. Évidemment elle en riait parfois elle-même. Mais ton mari? Je ne te comprends pas. Surtout avec ta situation. Il te suffisait de lever le petit doigt pour mettre en branle la machine judiciaire.

Un scandale? Oui, certainement. Mais il l’avait mérité, non? J’imagine que tu aurais tiré une satisfaction de voir son nom traîné dans la boue. Comment? Le scandale t’aurait éclaboussée toi aussi, aurait terni ton image de femme impitoyable, imbattable à tous les sens du mot. Pardonne-moi. Même elle, aurait-on murmuré, scandé, hurlé peut-être. Et tu crois que? Tu en es certaine. Reviens vers moi. Cesse de te pelotonner au fond du lit. Même eux donc. Tu es aussi pessimiste que moi. Un point qui te distingue de mon ancienne épouse. Elle pensait que la justice finissait tôt ou tard par passer.

Changeons de sujet. Si tu t’agrippes à mes épaules, nous allons vraiment rehausser le débat. Ça redevient sérieux. L’excitation de la première fois. La nouveauté d’un corps. Tout est à découvrir. Sentir où la chair réagit. Deviner le désir, le surprendre. Écouter la respiration, attendre le halètement, guetter le plaisir, s’abandonner. Vois comme la pointe de tes seins a durci. D’accord. Je me tais. Détendue maintenant? En route vers le sommeil. Je tombe de fatigue. La journée a été rude. Et je ne dis rien de la veille. Quelques ecchymoses. Pas davantage. Le crâne encore un peu douloureux. Ce chanteur et sa bague me donnent du fil à retordre. Quel drôle d’individu. Tu ris? Et tu me le dis aujourd’hui? Maintenant. Comme s’il ne suffisait pas qu’Isabelle soit mêlée à cette sale affaire.

Tu connaissais vraiment le chanteur? Combien de fois? Deux interviews l’an passé. Il était à l’apogée de sa célébrité. Tu as raison. Les médias ne parlaient que de lui. Sa bague intriguait déjà. Ne me dis pas que. Dieu merci. Tu n’es pas si folle. Pauvre Isabelle. Il lui aura manqué l’habitude du grand monde. Enfin appeler ça le grand monde. Mangée, dévorée, avalée toute crue. Comme un sushi. Si tu veux. Mais bon. N’exagère pas. Elle était ma femme jusqu’à vendredi dernier. C’est vrai que tu sais tout ou presque de nous. Alors quand je décrivais l’artiste, je ne t’apprenais rien? D’accord. C’est moi qui exagère cette fois-ci. Tout de même. Je ressens une sale impression. Curiosité. Où avaient eu lieu les deux entretiens? J’en étais sûr. À Rambouillet, dans la propriété de Jo. Tu ne manques pas d’air. Et moi qui m’imaginais faire des révélations. Des scoops. Pour une nouvelle, c’est une nouvelle. Veux-tu que je commence là-dessus demain? Non, je m’en doutais.

Eh bien dormons.

 

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