Une rue sans issue

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Wellfleet Road, Edward Hopper, 1931 (Collection privée)

Les problèmes ont commencé le jour où Edmond Mortier, notre maire, a fini de lire Les Misérables. À 78 ans, il était temps qu’il finisse. Le brave homme avait dû en lire des extraits à l’école communale, puis il était devenu géomètre-expert, puis avait été élu maire — fonction qu’il occupe depuis près de trente ans. Puis, on ne sait pour quelle raison, il s’était mis en tête de lire Les Misérables in extenso. Et voilà que, à peine la dernière page tournée, il décrétait que notre village aurait une rue Victor-Hugo,  et le plus tôt possible s’il vous plaît.

Edmond, ce genre de choses ne se décrète pas, lui avais-je dit (je suis premier adjoint), il y a des procédures à respecter, il faut un vote du conseil municipal en bonne et due forme, par ailleurs il serait nécessaire de…. Quoi ? s’était-il étranglé, tu ne veux pas d’une rue Victor-Hugo ? Tu es bien le seul, mon garçon, il y en a partout dans ce pays, des rues Victor-Hugo. C’était un très grand homme, tu sais ! Certes, avais-je répondu, mais là n’est pas la question, Edmond. Toutes nos rues ont déjà un nom, tu veux le caser où, Hugo ? Il m’avait regardé comme si je venais d’injurier la Nation et m’avait planté là, furieux.

Le fait est qu’Edmond n’en avait pas la moindre idée, de l’endroit où caser le grand homme. Toutefois, il était clair qu’il n’en démordrait pas, comme si visser des plaques Victor Hugo dans le bourg était une mission sacrée qui lui avait été confiée par Gavroche lui-même. Nous avons donc dû nous résoudre à créer au sein du conseil un groupe ad hoc auquel a été donné le nom formidable de Comité Exploratoire en Vue de la Création d’une Rue Victor-Hugo dans la Commune de Marmolien-les-Sources. Une telle entrée en matière n’augurait rien de bon. Il eût été plus simple et moins dangereux de partir explorer la jungle.

Il a d’abord fallu recenser les rues débaptisables : rue des Fontaines, rue de l’Avenir, rue des Champs-Courlis, etc. Ensuite chacun des membres du comité s’est vu attribuer une voie dont il aurait à sonder les habitants. Chacun son chemin ! a rigolé Edmond. Nous, nous avons moins ri. C’est la rue des Oiseaux qui m’est échue ; les oiseaux ne protesteraient pas mais les riverains ne seraient vraisemblablement pas emballés, vu la quantité de paperasse qu’entraînerait un changement de nom de leur rue. De fait, ils ne le furent pas du tout, emballés. Pas plus que ceux des autres rues d’ailleurs. Les débats et consultations ont vite migré vers le seul et unique café du village. C’est là que la révolte a commencé à gronder autour de petits verres de blanc.

Entretemps, Edmond s’était plongé dans la poésie de Hugo et, à tout bout de champ, il citait des alexandrins du grand homme. Une sombre histoire d’intercommunalité nous valut un : « L’ombre est noire toujours, même tombant des cygnes ». La réfection de l’éclairage public : « Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière ». Notre inquiétude allait croissant.

L’hugomanie du maire devint alors le principal sujet de conversation au café, ce qui changeait agréablement des résultats de Ligue 1 mais tournait un peu en rond. À toutes fins utiles, j’ai demandé au patron s’il ne voulait pas rebaptiser son établissement café Victor Hugo, ce qui aurait été autrement plus chic que café des Sports et nous aurait enlevé une sacrée épine du pied. Maurice n’a même pas daigné me répondre. Le lendemain, il m’a dit le plus sérieusement du monde : tant que je serai vivant, mon garçon, cet établissement s’appellera café des Sports. Maurice voue au football un véritable culte et l’œuvre de Victor Hugo n’est apparemment pas sa lecture de chevet.

Vu l’insuccès de notre mission exploratoire, Edmond a changé son fusil d’épaule : on donnerait le nom de Hugo à une place. Problème : de place, il n’y en a qu’une dans le bourg, et elle s’appelle place de la Libération. Allez donc enterrer le souvenir de 1944 ! À peine l’idée émise, ce fut un soulèvement général. J’ai vu venir le moment où cette histoire Hugo allait se régler à coups de tromblons. Faudrait-il faire appel à la préfecture pour séparer les combattants ?

Cependant notre maire monomaniaque ne voulait toujours pas lâcher l’affaire et il lui est venu cette autre idée : à défaut d’attribuer le nom de Hugo à une rue existante, on en créerait une spécialement pour lui. Après tout, au bout de la rue des Champs-Courlis, il y avait un chemin à peu près carrossable qu’il suffisait de goudronner. Au café des Sports, on a commencé à se demander si ce n’était pas un psychiatre qu’il fallait à la mairie. Je fus missionné pour parlementer avec le forcené.

Edmond, lui ai-je dit, je crois que cette histoire va trop loin. Et, comme ce n’est pas le genre d’homme qu’il faut braquer, j’ai vite ajouté : ce ne serait pas faire honneur à Victor Hugo que de lui attribuer une rue totalement déserte. Cet argument a semblé l’ébranler. Lorsque j’ai quitté son bureau, Edmond était pâle, défait, l’air résigné. Je suis parti illico porter la bonne nouvelle au café des Sports. Trop vite hélas !

La semaine suivante, Edmond est entré à la réunion du conseil avec un large sourire aux lèvres et, avant même de s’asseoir, il a déclaré avec emphase : « Mesdames, Messieurs, nous allons rebaptiser notre village VictorHugoVille ». Mon voisin Jacky est tombé de sa chaise, et ce n’est pas une figure de style. Passé un moment d’hilarité, puis d’effarement car Edmond avait l’air sérieux, nous nous sommes regardés en nous demandant si l’heure n’était pas venue d’en appeler vraiment à la psychiatrie, ou à la rigueur au préfet. Nous avons beaucoup de sympathie pour notre maire, homme respecté de tous, débonnaire quoique parfois têtu, mais cette fois les bornes étaient franchies : le troisième âge ne réussissait pas à Edmond. Nous avons quitté la salle du conseil municipal avec des mines gênées pour certains, consternées pour d’autres. Jacky a eu beaucoup de mal à se relever.

VictorHugoVille  ! Quand j’ai dit ça à ma femme, elle n’a pas éclaté de rire comme je m’y attendais, elle a simplement dit : pourquoi pas, ça ne serait pas pire que Marmolien-les-Sources, mais dis-moi, comment on fait pour rebaptiser une commune ? Je n’en savais foutrement rien, moi, mais Internet avait la réponse : il fallait constituer un dossier réunissant la délibération du conseil municipal, l’avis motivé du directeur départemental des Archives, l’avis motivé du directeur départemental de la Poste, la délibération du conseil général, l’avis du préfet. Puis il fallait transmettre ce dossier au ministère de l’Intérieur, qui lui-même le soumettrait à une commission consultative composée de représentants des Archives nationales, du CNRS, de l’IGN, de l’INSEE, de la Poste, de l’École nationale des Chartes, et je dois en oublier quelques-uns.

Le chantier semblait si monumental, et mon affection pour Edmond est si grande, que j’ai vu là le moyen de nous et de le sortir de ce guêpier : nous constituerions ce dossier, lequel serait probablement rejeté avant même d’atterrir au ministère de l’Intérieur. Et les divagations d’Edmond en resteraient là. Et l’on pourrait enfin parler d’autre chose que de Victor Hugo à Marmolien-les-Sources.

Inutile de dire que la préfecture nous a renvoyés directement dans nos buts — la secrétaire pouffait au téléphone quand je lui ai demandé si elle avait reçu notre dossier. Désormais, ce n’étaient plus ses administrés mais les pouvoirs publics qui priaient Edmond de mettre sa lubie en veilleuse. Une nouvelle fois, celui-ci a semblé se résigner. Et, de fait, on ne l’a plus jamais entendu parler de Hugo. Il a même mis fin à ses rafales de citations. La toute dernière fut : « Rien n’est stupide comme vaincre, la vraie gloire est convaincre ».

Hier, je suis entré à l’improviste dans le bureau d’Edmond. Il était en train de lire fiévreusement L’Assommoir de Zola.

Je lui ai dit  : Ah non, Edmond, pas question !

Il m’a répondu  : Ah si  !

Nous en sommes là.

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien

Matin blême

Cent personnes ! Un sixième de l’effectif ! Un massacre social. Il est 7h30 ce jeudi de décembre. Jamais Paul n’a convoqué un comité directeur aussi tôt. On se doutait bien que ce ne serait pas pour annoncer de bonnes nouvelles.

Un accident

Arrivé au portail, un seul coup d’œil me suffit pour évaluer les dégâts : une moto broyée sur la chaussée, une voiture renversée sur le bas-côté, des éclats de verre partout. Vite, appeler les secours. Faut-il composer le 16, le 17 ou le 18 ?

La marée et le déluge

Après être sortie en claquant la porte, Marie l’a rouverte aussitôt pour me crier qu’elle ne voulait plus jamais me revoir et que je ne devais même pas essayer de l’appeler...

Hamlet à Venise

Je viens de fourrer les vêtements et sous-vêtements de Catherine dans mon sac et  je m’apprête à quitter la chambre. Elle va se retrouver à poil dans cet hôtel comme une idiote. Cette perspective me rend euphorique...

Un moment de suspension

Voilà cinq bonnes minutes qu’ils sont coincés dans cet ascenseur et ils commencent à trouver le temps long. « Ils », ce sont deux femmes et deux hommes qui ne se connaissaient pas avant d’entrer dans la cabine.
Marcel Proust aux pieds de Jeanne Pouquet au tennis du Boulevard Bineau à Neuilly en 1892

Une visite de Marcel

Cet été-là, celui de 1908 je crois bien, mon tendre ami Robert nous avait loué à Benerville une villa vraiment baroque. Un gros chalet en bois surmonté d’un clocher d’au moins vingt mètres de haut ! 
La fille au chapeau rouge, Johannes Vermeer. National Gallery of Art, Washington

La jeune fille et le vieil homme

Je ne sais plus qui au journal m’avait envoyé voir cet homme, pas plus que je ne me souviens de la raison pour laquelle j’avais accepté de faire cet entretien. La curiosité peut-être, ou alors le désœuvrement.

Noël en mer

Un bruit de chute me réveille. C’est Olivier qui vient de se vautrer en descendant dans le carré. Il fait nuit noire, le bateau danse sur une houle confuse comme un éléphant ivre, et mon ami se met à lâcher une bordée de jurons tout à fait inédits dans sa bouche.

L’ œil d’Apollon

Les autres filles de la classe nous ont assez vite surnommées Bouffie et Vampirette, ce qui montre assez bien l'amour qu'elles nous portaient. Nous le leur rendions bien à ces idiotes. 
Edward Hopper. Ground Swell, 1939 ( National Gallery of Art, Washington)

À quoi penses-tu ?

Quand Marc se met à rêvasser, et cela lui arrive souvent ces temps-ci, Marie le regarde et lui demande : « À quoi penses-tu ? ». Il répond : « À toi, mon amour ». Ce qui est vrai puisque c’est à cause de Marie que Marc rêvasse.