David Grann pour la France caméléonique

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

La dernière mode, la toute dernière tendance ? Le caméléon.

« Ce petit reptile de la famille des sauriens fascine les amateurs de nouveaux animaux de compagnies » pouvait-on lire dernièrement dans Ouest-France. C’est un petit être « facile à vivre » et « agréable à observer », précise le journal. Mais attention, « N’espérez pas créer une relation avec votre caméléon. ‘Ou alors elle sera à sens unique’, confie Angel, de La Ferme tropicale ». Pas grave, en France, on adore. Ailleurs, on regarde cet engouement français avec une certaine circonspection.

Ainsi, pour le journal espagnol El País, dans un article repris par Courrier international, notre nouveau président est « un caméléon politique à l’habileté diabolique ». Nous aurions donc élu à la tête du pays un « reptile saurien insectivore qui a la propriété de changer de couleur » , selon la définition proposée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, facile à vivre donc, agréable à observer, mais aux relations humaines univoques.

C’est l’époque qui veut cela : elle veut du relatif, du changeant, de l’adaptable, de la flexibilité. Même les vêtements s‘y mettent, puisque certains fabriquant mettent au point des tissus dits intelligents, capable de changer de couleur au gré des brises et des retournements de situation.

Inutile de traîner, donc, chers lecteurs, il va falloir vous y mettre. Aux vêtements réversibles, chatoyants, changeants. Vous verrez, c’est léger à porter, peu encombrant, en somme très pratique.

Une fois vêtu de ces beaux atours, il vous faudra également apprendre à peser vos mots, à les modeler en fonction du contexte, de l’air du temps et de la température. Les opinions tranchées et durables, sachez-le, n’ont plus cours, elles ont d’affreux relents idéologiques, ce qui est très regrettable, quand il faut résolument savoir remplacer l’idéologie par le pragmatisme : non pas des idées fortes mais des coquilles, des coquilles vides prêtes à être emplies de ce que l’on pourra bien trouver. Foin des anciens carcans, on a décidé, figurez-vous, de tout inventer, réinventer, sans idée préconçue, juré craché, et ce qui compte, n’est-ce pas, c’est la volonté, c’est le mouvement, c’est d’en vouloir, c’est d’avancer, en avant marche à fond.

Les caméléons, donc.

Qui ne sont ni de gauche ni de droite et aiment tout particulièrement semer la zizanie à droite comme à gauche.

Vous vous sentez prêt ?

Pas tout à fait ?

Il y a encore en vous quelques petites rigidités qui pourraient vous causer grand tort en cette nouvelle France du changement perpétuel ?

Alors il va falloir lire.

Le Caméléon, de David Grann (éditions Allia, traduit de l’anglais par Claire Debru). Une ordonnance littéraire de Nathalie PeyrebonneUn tout petit livre qui tient dans la poche de n’importe quelle veste, retournée ou pas : Le Caméléon, de David Grann (éditions Allia, traduit de l’anglais par Claire Debru). Un récit écrit par un Américain sur une histoire bien française : celle de Frédéric Bourdin, alias « le caméléon », né à Paris le 13 juin 1974, « l’un des plus célèbres imposteurs au monde, […], un Français d’une trentaine d’années, spécialiste multirécidiviste de l’imitation d’enfants ». « … au cours des quinze dernières années, il s’était inventé un nombre fabuleux d’identités dans plus de quinze pays et en cinq langues ». « ‘Je peux devenir ce que je veux’, aimait-il dire ». « ‘Je suis un manipulateur… Mon métier, c’est la manipulation’ ». Le procureur Eric Maurel confie n’avoir jamais vu cela : « En général, les escrocs sont motivés par l’argent. Mais dans son cas, le bénéfice paraît avoir été purement affectif ».

Car « comme on le pressait de livrer ses motivations, Bourdin précisa que tout ce qu’il voulait, c’était de l’amour et une famille. Il fournissait toujours cette raison, devenant par voie de conséquence le seul imposteur à éveiller autant de sympathie que de colère chez ses victimes ».

Et c’est là qu’arrive la question, la vraie question posée par cet ouvrage : qui berne qui ? L’imposteur, ou ceux qui, avec une facilité déconcertante, l’adoptent, lui ouvrent leurs bras et leurs foyers ? Qui berne qui ? Le caméléon ou celui qui le regarde et qui ne sait pas trop ce qu’il veut voir ? Car l’imposteur, lui, sait ce qu’il veut : « Les gens me disent toujours : Pourquoi ne deviens-tu pas acteur ? Je crois que je ferais un excellent acteur, comme Arnold Schwarzenegger ou Sylvester Stallone. Mais je ne veux pas jouer quelqu’un. Je veux être quelqu’un’ ».

Une dernière chose : une nouvelle nous parvient, au moment de boucler cette édition, publiée par le journal 20 minutes. « Angers : Il jette son caméléon par la fenêtre du troisième étage » : « L’animal a fait une chute depuis le troisième étage d’un immeuble. On ne connaît pas les raisons du geste de cet habitant de 53 ans de la rue Géricault. Selon la police, il jette souvent des objets par la fenêtre. Mais un animal, c’est une première ».

Il semblerait donc qu’un mouvement de grogne anti-caméléonique soit en train de prendre forme chez nos concitoyens. Il va sans dire que nous nous garderons bien ici de juger de la pertinence de ce rejet mais la violence, rappelons-le, n’est pas une solution.

A suivre, donc.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires