Soins de fin de gauche

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Quae simul effudit numerandos uersa lapillos,
omnibus e nigro color est mutatus in album
Mais lorsqu’on eut retourné et vidé l’urne pour les compter,
ils avaient tous changé de couleur, et de noirs étaient devenus blancs

Ovide, Métamorphoses, XV, 45-46.

Ces dernières années, l’allongement de l’espérance de vie politique, la chronicité de pathologies autrefois mortelles (trahison, déloyauté, infidélité, parjure, reniement etc.), ainsi que les progrès du cynisme et de l’ambition personnelle ont généré une augmentation sans précédent des personnes se trouvant en situation de fin de gauche à domicile ou, le plus souvent, dans des établissements publics. La prise en charge des fins de gauche est donc un défi majeur pour la médecine littéraire soucieuse, certes, de soigner mais aussi d’accompagner les patients pour lesquels un retour à la gauche n’est plus envisageable.

À cet égard, Les Métamorphoses d’Ovide constitue un cocktail thérapeutique intéressant. Adapté à chaque étape de la fin de gauche, et complété au besoin d’un arsenal médicamenteux plus large, il permettra à nos patients de vivre leur fin de gauche dans la dignité et contribuera à soulager leurs souffrances.

Mettre le patient en fin de gauche 
au centre du dispositif d’accompagnement

Le protocole ovidien aide le patient à devenir le sujet de sa fin de gauche et le place au cœur des décisions qui le concernent.  

Quand il arrive, bien souvent épuisé, dans les services de médecine littéraire palliative, le malade en fin de gauche se trouve le plus souvent dans une position de déni bien compréhensible. Bien que préparées au phénomène, nos équipes soignantes sont fréquemment surprises par la force de cet aveuglement. « Je suis depuis toujours profondément engagé à gauche », déclare par exemple à la bibliothécaire-anesthésiste qui le reçoit en urgence, dans notre antenne de Liévin, monsieur Manuel V., 54 ans, en phase terminale de dégauchisation.

Pour favoriser une salutaire prise de conscience, il convient de faire comprendre au patient que son épreuve est le lot de beaucoup, et qu’il n’est pas le seul à vivre une métamorphose autant pénible qu’inattendue. Il pourra ainsi relativiser et mieux accepter sa fin de gauche. À cet effet, une ovidothérapie à l’aveugle sera pratiquée en première intention : si une jeune fille a pu se changer en laurier et une autre en araignée, un chasseur en cerf, une nymphe en monstre marin etc., il n’est pas si étonnant qu’un socialiste se transforme en partisan de l’autorégulation du marché ou qu’un écologiste se convertisse aux charmes de l’énergie nucléaire. Cette première intervention procure la plupart du temps un certain apaisement chez le patient, heureux de voir sa souffrance reconnue et nommée. On n’hésitera pas toutefois dans des cas plus résistants à administrer par voie intraveineuse continue (par cycle de cinq à six pages) ou, sous forme de patchs, en extraits  condensés, la représentation de quelques traîtres ovidiens : Scylla livrant à l’ennemi sa ville (et accessoirement son père) pour une amourette est particulièrement indiquée, même si de bons résultats ont été obtenus avec une administration de l’histoire de Térée violeur de Philomèle, la sœur de son épouse, qui lui a été imprudemment confiée, de Battus le parjure changé en pierre, sans oublier Jason un homme de parole sauf avec les magiciennes sans papier d’origine étrangère. On complètera au besoin avec quelques traitements classiques dans la prise en charge du salaud : Iago conditionné par Othello, Judas en générique, Voldemor proposé par les laboratoires Rowling.

Le patient ne pourra certes éviter la fin fatale — la conviction qu’il n’y a pas d’alternative entre d’ailleurs souvent dans sa symptomatologie – mais devenu sujet de son dégauchissement, il pourra l’affronter en pleine conscience.

On sera attentif à ne pas confondre ce réel progrès avec des bouffées délirantes courantes à ce stade : le malade, souvent très agité, affirme à qui veut l’entendre qu’il n’a jamais été de gauche, ou bien qu’être de gauche revient à ne pas l’être. La littérature rapporte le cas de monsieur François H. affirmant en 2013, peu après les premiers accès de son mal, qu’il « n’est pas un président socialiste », tandis qu’un patient que nous suivons régulièrement à récemment déclaré à une lectrice-soignante que le libéralisme était une valeur de gauche.

Cela serait une erreur de laisser ce genre de patients s’enfoncer dans un délire qui ne les soulage pas véritablement. On doit réagir par un protocole homéopathique énergique en administrant sans attendre une dose infinitésimale du livre 15 des Métamorphoses, par exemple les vers 249-251 : « Alors les éléments reviennent en arrière et dans le même ordre. Le feu, s’étant condensé, se transforme en air épais, qui à son tour devient eau. » L’effet du traitement est atteint quand le patient déclare qu’il ne comprend rien. On attire alors son attention sur ses propres déclarations en lui faisant remarquer que ce n’est pas beaucoup plus clair. Une rapide rééducation suffit généralement à lui faire admettre que ce n’est pas parce qu’on raconte une métamorphose qu’il faut dire absolument n’importe quoi.

Ainsi ramené à une lucidité qui concourt à sa dignité, le patient en fin de gauche peut devenir le partenaire à part entière de son accompagnement. Il est capable de formuler sa plainte dans l’authenticité d’une parole pleine. Il est fréquent à ce stade que le malade réclame la visite de ses partisans et parvienne en leur présence, moment toujours très émouvant pour les équipes soignantes, à mettre des mots sur ce qu’il est en train de vivre. Il est important de laisser chacun trouver ses propres formulations mais on pourra à la demande utiliser un kit lexical : forfaiture, ambition, lâcheté, absence de conviction et de principes, etc.

Ce premier accompagnement n’aura toutefois d’efficacité que si l’on emploie tous les moyens thérapeutiques nécessaires pour soulager la douleur qui accompagne la majorité des fins de gauche.

Soulager la douleur

Trop de fins de gauche sont hâtées, voire accélérés par un défaut de prise en charge de la douleur inhérente au processus. L’expérience prouve pourtant que les patients réclamant une droitisation rapide à leur arrivée dans les services de littérature palliative, retrouvent une certaine sérénité quand leur douleur a été correctement soulagée. C’est le devoir d’un soignant de ne jamais minimiser la plainte du patient en fin de gauche, de l’entendre dans ce qu’elle peut avoir de singulier ou d’étonnant. Au premier rang des souffrances décrites viennent les conséquences du  syndrome d’hyperlaxité de fin de gauche (Left ending hyperlaxity syndroma tel que décrit par Clinton 1992, Blair 1997, Clinton 2016) ; cette désarticulation violente des convictions se traduit par une inflammation des tissus provoquant chez le patient une forte sensation de « déchirure ». « Je suis déchirée », nous déclare ainsi une élue locale sur le point de soutenir la politique strictement inverse à celle pour laquelle elle a été élue. La littérature et la clinique s’accordent à  montrer que la reconnaissance de la douleur et son explication apportent un premier soulagement : avec un traitement ovidien, on pourra montrer au patient qu’il est victime d’une distorsion insupportable entre l’ancien et le nouveau, à l’image du pauvre Actéon qui est déjà transformé en cerf mais se souvient encore d’avoir été un homme. « Son esprit ancien seul demeure », comme parfois chez nos patients demeurent encore quelques anciens principes de gauche inopportuns (syndrome par exemple d’humanisme persistant ou de solidarité pharmacorésistante). Assuré qu’il deviendra bientôt un facho cornu et bramant complètement oublieux de ses anciennes idées, le patient s’apaise vite.

Dans les rares cas de douleurs rebelles, on n’hésitera pas à user d’opiacés forts sous forme d’extraits distrayants administrés à haute dose. Sont particulièrement efficaces dans ce contexte thérapeutique les récits d’enrichissement personnel disponibles dans la pharmacopée ovidienne : Midas et Crésus sont généralement bien supportés et efficaces, bien qu’ils puissent entraîner une légère détresse boursière. Le patient en fin de gauche pourra alors penser sereinement à autre chose qu’à ses principes, ce qu’il fait d’ailleurs assez spontanément.

Situations extrêmes de fin de gauche

Cet accompagnement marque ses limites quand le patient parvient aux derniers instants du processus de fin de gauche. Les équipes de médecine littéraire palliative doivent être préparées à ces moments souvent difficiles et ne pas renoncer, comme cela est encore trop souvent le cas, à accompagner les malades qui parviennent aux inquiétants rivages de la droite.

Très troublant et mal expliqué est, par exemple, l’épisode souvent décrit sous les termes de « rémission » ou de « mieux de la fin ». Le patient qui hier encore était plongé dans un semi-coma hyper-libéral et refusait la prise de toute littérature au motif de sa non-rentabilité, réclame soudainement la lecture de quelques lignes de Jaurès et s’entretient avec les soignants des bienfaits de la déconsommation. Même si cette phase qui intervient souvent, sans qu’on puisse vraiment l’expliquer, en période électorale, peut apporter un soulagement temporaire à la famille politique, elle ne doit pas tromper l’équipe médicale. On résistera notamment à la tentation de baisser ou réduire le traitement ovidien et on continuera à administrer au patient de la métamorphose à haute dose. Car, hélas, ce dernier moment de gauche n’est en rien un signe de guérison, mais bien un adieu définitif.

Plus impressionnant pour l’entourage et pour les soignants même les plus aguerris, le grand délire de fin de gauche est un signe certain de l’achèvement du processus de droitisation. Le tableau clinique est pathognomique : on observe une confusion mentale, souvent accompagnée d’un état d’agitation avec perte du sens de la réalité. L’évolution de monsieur Manuel V., hospitalisé en littérature palliative après sa prise en charge en urgence à Liévin, nous en a récemment donné un exemple. Le patient, manifestement désorienté, tient des propos incohérents sur le recours à un certain article de loi dont il se serait réclamé, mais sous la contrainte, et qu’il désapprouverait à présent tout en ne désavouant pas tout à fait l’usage qu’il en fit. La température est élevée +++ (49.3) et sans être aphasique, monsieur V. semble toutefois avoir perdu le sens des mots. Cette symptomatologie est malheureusement documentée et on rapporte d’autres cas de perte sémantique en extrême fin de gauche ; hospitalisé à domicile à la mairie du 19ème arrondissement de Paris, un délirant verbal en phase terminale évoque devant notre équipe mobile « la résilience des habitants et commerçants du quartier qui ont connu une période dure, qui ont vécu pendant des mois à proximité d’un bidonville, d’une population en grande souffrance ».

C’est le triste lot du soignant que de devoir reconnaître les limites de son arsenal thérapeutique, fût-il palliatif. Quand le patient en fin de gauche en arrive, de la sorte, à ne plus du tout comprendre le sens des mots qu’il utilise, il est temps de lui fermer son Capital, de faire sortir sa famille politique de la chambre, et de se remonter le moral avec un petit coup d’Ovide : il doit bien y avoir un moyen de se transformer en résistant.

Sophie Rabau
ancienne interne des Bibliothèques de Paris,
professeur agrégée de médecine littéraire,
chefe de clinique à l’Université Pitié pour Paris 3
Ordonnances littéraires

*Je tiens à remercier le docteur Floriman Bervadech, ancien interne des hôpitaux de Saint Lunaire, chef du service de magicothérapie à l’hôpital de Dijon-Centre, pour ses précieuses suggestions thérapeutiques.

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