C’était hier soir donc. La France a battu l’Allemagne 2-0. Je me suis réveillé ce matin et c’était toujours vrai. Il semblerait que cela reste vrai pour toujours, cette chose qui n’arrive jamais. Les Anglais le savent, les Brésiliens le savent, les Français le savent : le football est un sport qui se joue à onze et à la fin… etc, etc. Sauf cette fois. Hier soir et ce matin encore : cette année, il est écrit que tout serait à l’envers. La preuve ? Même les Portugais ont de la chance. Seconde preuve : l’Italie qui, déjà et par principe, fait tout à l’envers en général et par là ne souscrit généralement pas à la formule “le football est un sport, etc. etc.”, l’Italie qui bat toujours l’Allemagne dans les grands tournois, cette fois perd – à se demander s’il n’y avait pas un “à l’envers” de trop, comme un “à l’envers au carré” et donc l’Allemagne, oui, a battu l’Italie pour la première fois dans un grand tournoi. Notons que c’était aussi la première fois que la France battait l’Islande dans un grand tournoi. Mais c’est vrai, ça le fait moins…
Le match donc, j’y viens, 21h hier, nous (la France entière et moi) sommes devant l’écran – moi perso dans un bar sur l’île de Groix où il est difficile d’atteindre le comptoir sans se faire reprendre une dizaine de fois par des “assis ! on voit rien !”. Le match n’a pas commencé. Groix donc, petite île de Bretagne Sud à peine moins peuplée que l’Islande, avec déjà des gens qui miment les “uh uh uh” à l’islandaise donc. Le match n’a toujours pas commencé et je viens de rater les hymnes – notez que ça ne me dérange pas parce que nous partageons ça avec l’Allemagne d’avoir des hymnes un peu anachroniques et moins poignants qu’on ne veut bien le dire, moins poignants surtout que l’incroyable entame de match des Français : ils sont à fond, ils se trouvent, les Allemands balbutient, confondent Khedira avec son sosie qui l’a remplacé, Can, et pour la première fois depuis 1982, on y croit. Parce qu’en 1986 franchement, et en 2014 franchement… Mais là, on y croit. Pendant 10 minutes. Dans le bar bondé face à la mer qui nous regarde indifférente, on se dit cela, que ce n’est pas normal, que ça ne va pas durer. Eh d’ailleurs on a bien raison, parce que ça ne dure pas. L’Allemagne, la grande Allemagne, la toujours Allemagne reprend le dessus et domine, placée et agile, décalant de ci de là, oui, elle commence à faire peur. On se dit qu’on ne va pas tenir. On ne voit plus le ballon. On court dans tous les sens. Ils nous narguent.
Mais justement, parlons football un peu : comme dans cet Euro, tout est à l’envers, il est aussi écrit que tout ne se passe pas sur le terrain mais dans les coulisses, dans les coutures du stade, je veux dire : cet Euro est celui des coaches, des tableaux noirs et des systèmes. Je veux dire : pour la première fois, les systèmes l’emportent sur les aléas du jeu. Depuis le début des matches, on s’ennuie souvent parce qu’on dirait que c’est un gigantesque concours d’échecs dont les joueurs seraient des pions sur l’échiquier. À telle enseigne qu’on change de tactique comme de chemise, ou plutôt d’adversaire. À telle enseigne qu’on n’a jamais autant entendu parler de 4-2-3-1 ou 4-3-3 dans les bistros et qu’il est impossible de ne pas le placer dans une chronique digne de ce nom (celle-ci y compris).
À ce jeu-là, notre DD préféré n’est pas le moins fort. L’intelligence a des formes insoupçonnées. Et donc, cette fois, de manière parfaitement méditée et orchestrée, la France avait choisi de jouer comme jamais, c’est-à-dire comme l’Italie, c’est-à-dire comme une équipe de contres qu’elle n’est pas. Mais elle a fait ça, le dos rond pendant 30 minutes à supporter les vagues d’offensives allemandes, heureusement vaguelettes plutôt que vagues, mais enfin c’était quand même un peu 14 avant l’arrivée des Américains, et dans ce bar de plaisanciers comme, à mon avis, dans les PMU de l’Ardèche, on a tous pensé qu’on allait s’en prendre un assez vite. Sauf que non. Sauf que, je le dis et le répète, tout est à l’envers cette année. Par exemple, normalement, on peut même dominer l’Allemagne, il se passe qu’à la 44ème minute, les Allemands marquent sur une action dite “réaliste”. Mais là, l’Allemagne domine et c’est nous, nous la France, nous partout dans les bars et sur les balcons des maisons, nous qui exultons à la 44ème, exactement comme des Allemands normaux, contre le cours du jeu, mais parce que “Deutschland über alles”. Seulement voilà : DD a vu les Italiens jouer contre les Allemands et il a copié. En fait, nous avons marqué à la 44ème minute, un peu comme des Allemands mais beaucoup comme des Italiens. Surtout quand, en matière d’italianité, l’arbitre, un certain Rizzoli, qui a eu le temps de digérer la si ironique défaite de son pays en l’an 2000, qui garde sûrement au fond de lui un peu de honte de la victoire du même pays en 2006, ce même arbitre qui n’a pas eu le temps, en revanche, de digérer la défaite de son pays contre la même Allemagne dans ce même Euro, ce même arbitre, disais-je, doué d’un sens de l’observation hors du commun, a remarqué la propension des Allemands à lever les bras très haut dans la surface de réparation. Il n’attendait que ça. Pénalty pour nous. Griezmann bien sûr. Et au passage, le plus magnifique péno de cet Euro, qui pourtant n’en a pas manqué.
La suite ? Mi-temps. Bière au comptoir et deuxième mi-temps. Or, cela fait du bien de le dire, ce fut une promenade de santé. Ou presque. Défense de fer, projections toujours très italiennes vers l’avant (il fallait bien remercier Monsieur Rizzoli et faire honneur aux coutumes de son pays), au point de mimer dans les grandes largeurs le match de l’Italie contre la Belgique dans les poules : la Belgique favorite se fait piéger par la rigueur, la concentration, l’opportunisme d’une Italie trop critiquée, 2-0 contre toute attente pour les Italiens, eh bien nous pareil, 2-0 contre toute attente pour les Français. Griezmann toujours, nouveau Rudi-Voller-renard-des-surfaces, avec certes un nom un peu allemand, mais cette fois il est à nous ! Personne ne nous prendra Griezmann ! Alors, dans le bar de Groix, tandis que les minutes s’écoulent paisiblement sans grande frayeur, avec toute la superbe aristocratique de la défense française (grâce soit rendue à Koscielny pour toute son œuvre durant cet Euro), qui plie certes un peu mais est bien loin de rompre, dans le bar de Groix de plus en plus ému s’élève soudain le nom qui hantait les consciences depuis trente-quatre ans et que chacun reprend en chœur : Battiston ! Battiston ! Battiston ! C’est dire, n’est-ce pas, la faille temporelle dans laquelle nous sommes tombés hier soir, et qui semble à peine refermée ce matin. Il est 12h ce vendredi. C’est vrai. C’est vraiment vrai. La France a battu l’Allemagne.
Tanguy Viel
Romancier né à Brest, prix Fénéon pour son roman L’absolue perfection du crime (Éditions de Minuit, 2001), pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-2004 Tanguy Viel, est notamment l’auteur de Hitchcock par exemple, avec des illustrations de Florent Chavouet, aux Éditions Naïve. La Disparition de Jim Sullivan est paru en 2013 aux Éditions de Minuit.
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